Congo-Kinshasa: Espoir et résistance - Les poètes-slameurs expriment le poids de la guerre

Goma — « J'ai écrit ce texte pour mettre sur papier toute cette douleur que je n'arrive pas à supporter. »

Depuis des décennies, la République démocratique du Congo est en proie à des guerres quasi incessantes. Selon certaines estimations, elles sont devenues les plus meurtrières depuis la Seconde Guerre mondiale, avec plusieurs millions de morts.

Il est quasiment impossible d'exprimer cela avec des mots. Pourtant, un groupe d'artistes et d'activistes s'y emploie depuis des années : les slameurs congolais, des poètes dont les vers sont devenus des outils de résistance et de libération pour une nouvelle génération de jeunes du pays.

Pour diffuser leurs points de vue à plus grande échelle, The New Humanitarian s'est associé à cinq slameurs originaires de l'est de la RDC (la région la plus touchée par le conflit) qui ont écrit de nouveaux poèmes mettant en lumière les réalités de la guerre et rendant hommage à la force de leurs communautés.

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Leurs textes sont aujourd'hui plus importants que jamais.

Depuis trois ans, la violence s'est fortement intensifiée dans l'est du pays, où un groupe rebelle connu sous le nom de Mouvement du 23 mars (ou M23) a lancé l'une des insurrections les plus déstabilisantes de ces dernières années.

Des villes entières sont tombées aux mains des rebelles, largement soutenus par l'armée du Rwanda voisin, forçant des millions de personnes, dont des artistes et des slameurs, à fuir leur domicile.

Malgré tout, alors que bon nombre de personnes détournent le regard, les poètes continuent de composer et de se produire : certains dans les villes rebelles de Goma et Bukavu, bastions de la scène slam de la région, et d'autres depuis leur lieu d'exil.

Tous partagent un objectif commun : utiliser la poésie pour dire ses quatre vérités au pouvoir en place et témoigner de ce que l'on ressent lorsqu'on vit la guerre et le déplacement dans l'une des crises humanitaires les plus longues au monde.

« Que dire à ma petite soeur de quatre ans qui a vu ces hommes mettre l'arme sur ma tête parce que je refuse qu'on me viole ? », demande la slameuse Soleil dans son poème, qui décrit les abus qu'elle a subis aux mains du M23. « Que dire à ce petit frère qui se cachait par peur d'intervenir et qu'on fasse de lui un soldat ? »

Forme de spoken word axée sur la performance et pleine de mordant, le slam poétique a commencé à se développer dans l'est de la RDC il y a une dizaine d'années. Né d'une scène artistique et militante locale dynamique, il est rapidement devenu l'un des principaux moyens d'expression personnelle et de contestation politique de la région.

« L'art reste notre oxygène » : Les poètes-slameurs de la RD Congo refusent d'être réduits au silence

Alors que les rebelles s'emparent de leurs villes, les artistes de spoken word résistent à la censure et à la violence.

Les slameurs abordent souvent des thèmes variés, mêlant des réflexions sur la vie quotidienne et l'amour à des critiques cinglantes de l'échec de l'État et des guerres qui depuis longtemps façonnent leurs vies.

Ces guerres remontent aux années 1990, lorsque les auteurs du génocide des Tutsis au Rwanda ont fui vers la RDC. Le Rwanda les a poursuivis, soutenant des groupes rebelles dangereux, dont le M23 est le dernier en date, qui ont contesté et parfois renversé des autorités congolaises.

Derrière ces conflits se cache une histoire encore plus ancienne : pendant des décennies, la RDC a été exploitée sous la domination coloniale, et aujourd'hui, son sous-sol fournit des minerais qui alimentent l'économie mondiale, enrichissant des puissances et des entreprises étrangères tout en apportant peu d'avantages aux Congolais eux-mêmes.

Cette histoire transparaît dans les poèmes que vous allez lire et visionner, ainsi que dans les témoignages de personnes qui ont été déplacées de force et qui ont survécu aux exactions commises par le M23 et ses alliés rwandais.

Les poèmes dépeignent tous la violence que la population est contrainte de subir, mais ils célèbrent également la résilience des Congolais. « Depuis plus d'un siècle, on agonise mais nous ne sommes pas morts, déclare Malaika, poète à Bukavu. C'est notre plus grande victoire : nous ne sommes pas morts ».

Parcourez les poèmes ci-dessous pour visionner chaque performance, accompagnée d'un texte présentant les artistes et leur travail. Pour plus d'informations sur le M23, consultez notre page détaillée consacrée aux archives journalistiques.

Goma, ma ville morte vivante

Écrit par Soleil, à Goma

Dans ce texte, Soleil, qui utilise un pseudonyme, évoque l'impact de l'occupation de Goma, la plus grande ville de l'est de la RDC, par le M23. Elle décrit comment des hommes armés l'ont agressée, elle et sa famille, et fait allusion au meurtre d'Idengo, artiste et rappeur, par des soldats du M23. Malgré tout, Soleil délivre un message d'espoir poignant, affirmant que Goma renaîtra. Son poème donne la parole aux personnes qui souffrent en silence.

Soleil est une figure bien connue de la communauté des slameurs à Goma. Elle a participé à de grands festivals dans le pays et à l'étranger. Son engagement pour la cause des femmes et sa capacité à décrire avec éloquence les difficultés quotidiennes ont suscité une profonde réflexion parmi le public.

English | FrançaisElle a déclaré : « J'ai écrit ce texte pour coucher sur papier toute la douleur que je n'arrive pas à supporter et tous ces traumatismes qu'on aimerait sortir de nos têtes. Je l'ai écrit pour redonner espoir, pour pousser un cri au nom de toute ma communauté qui souffre en silence. Je l'ai écrit pour que même ceux qui ne croient plus au changement contemplent ma foi en la victoire après une longue lutte. Étant artistes, nous sommes considérés différemment. On peut sentir que les autres personnes comptent beaucoup sur nous pour panser leurs blessures avec nos mots, pour faire entendre leur voix et pour revendiquer leurs droits. Voilà pourquoi j'ai écrit ce texte ».

Qui est l'espoir ?

Écrit par Ombeni, à Goma

Dans cette oeuvre, l'artiste Ombeni, basé à Goma et utilisant également un pseudonyme, célèbre la résilience congolaise face à l'oppression. Le poème souligne que, même dans l'incertitude, chaque personne porte en elle l'espoir et la lumière. « Nyiragongo ne brûle pas, il brille », dit-il en référence au volcan qui surplombe Goma (et que nous avons utilisé comme image principale en haut de cet article). Ce poème d'Ombeni nous rappelle que les artistes de Goma continuent de se battre, et que l'espoir est une forme de résistance.

Rappeur, poète et chanteur, Ombeni est membre du principal collectif de slam de Goma, connu sous le nom de Goma Slam Session. Il a remporté plusieurs prix de musique et de slam tant en RDC qu'à l'échelle internationale. Il a participé à diverses initiatives sociales telles que « Slam at School », qui a fait découvrir le slam aux élèves, et il s'implique dans des actions humanitaires pour des ONG locales qui viennent en aide aux personnes déplacées à l'intérieur du pays.

English | FrançaisIl a déclaré : « Entre incapacité de partir et difficulté à rester. Entre envie de vivre et obligation de s'adapter. Devant un présent flou et un futur incertain. Je ne viens ni condamner, ni accuser, ni pointer le doigt, ni me plaindre. J'ai juste envie de nous rappeler que nous avons toujours été résilients, et qu'aujourd'hui plus que jamais, il nous faut espérer. »

On n'est pas morts

Écrit par Malaika, à Bukavu

Dans cette oeuvre de Malaika (nom d'emprunt), la survie apparaît comme une victoire essentielle pour les communautés congolaises. « Même ceux qui sont morts survivent à travers la mémoire de ceux qui vivent », dit-elle. Le message d'espoir et de résilience de Malaika est une source d'inspiration, un encouragement aux opprimés à poursuivre leur lutte pour la paix et la dignité.

Née à Bukavu, Malaika a découvert le slam en 2016 et a débuté sur scène en 2018. Elle fait partie d'un collectif féminin de slam et elle a fait une tournée avec son propre spectacle solo de slam dans la région des Grands Lacs. Elle est également actrice et réalisatrice.

English | FrançaisElle a déclaré : « Ce texte est un hommage aux morts et une célébration de la vie. J'ai écrit ce texte en cours de route, dans un bus où les passagers parlaient de ce que la guerre leur avait pris, et surtout des personnes qu'ils avaient perdues. Ce texte exprime toutes les émotions que je ressentais à ce moment-là. En cette période de guerre, ce poème est une façon pour moi d'honorer ceux que nous avons perdus tout en exprimant ma reconnaissance d'être toujours en vie. Parce qu'actuellement on essaie tous de survivre. »

Ma voix

Écrit par Depaul Bakulu, en Tanzanie

Ce poème de Depaul Bakulu, artiste, poète-slameur et militant originaire de Goma actuellement exilé en Tanzanie, explore la douleur du déplacement et l'exploitation de son pays, qu'il qualifie de « bijouterie à ciel ouvert ». Depaul affirme que les efforts actuels du gouvernement américain pour instaurer la paix entre la RDC et le Rwanda sont motivés par la cupidité capitaliste pour les minerais, et non par le souci des victimes du conflit. Le slam se termine par un appel emphatique à une paix et à une justice véritables.

Depaul est engagé dans des actions sociales, culturelles et environnementales depuis plusieurs années. Il est cofondateur du collectif Goma Slam Session et membre actif des mouvements Lucha RDC et Extinction Rébellion Goma. En avril, il a reçu un prix prestigieux de la Harvard Law School qui récompense son engagement en faveur des droits de l'homme. Exilé à Arusha, il utilise la poésie comme outil de résistance, de mémoire et de guérison.

English | FrançaisIl a déclaré : « Ce texte témoigne de la souffrance causée par la guerre dans l'Est de la RDC. Il évoque les projets brisés, les rêves volés, les proches enterrés sans hommage et le silence qui entoure les victimes. Il dénonce l'impunité, les négociations politiques qui ignorent les victimes et la douleur des survivants causée par le capitalisme. Il parle aussi de la force de la poésie qui soigne les blessures intérieures et transforme la douleur en résistance contre la haine et la violence. Ce poème réclame justice, mémoire, et dignité pour guérir les cicatrices d'un peuple oublié ».

Pour y croire

Écrit par Osée Elektra, en Tanzanie

Dans ce poème d'Osée Elektra (de son vrai nom Osée Akonkwa), l'écriture devient un acte de résistance et un moyen de redonner espoir. Il décrit le plaisir intense des spectacles en direct, lorsque les métaphores claquent sur scène et que les accords de guitare arrachent des cris d'admiration au public. Il appelle à un monde où créer de l'art serait un droit et où s'exprimer librement ne serait jamais un crime. La vidéo a été filmée anonymement alors qu'Osée était encore à Goma, mais aujourd'hui, il vit en exil en Tanzanie et nous autorise à divulguer son nom.

Osée est un poète-slameur, rappeur et activiste dont le travail se caractérise par un style unique appelé « Slam Elektrik », qui mêle folklore local et sons contemporains. Il se produit sur de nombreuses scènes régionales et internationales, et porte également le surnom « Soldat », qui reflète son rôle de porte-parole de la résistance et de l'unité. Il est directeur artistique de JUA-Asbl, une organisation qui met les arts et la culture au service de l'engagement social dans la région des Grands Lacs.

English | FrançaisIl a déclaré que « Pour y croire » est un slam de résistance né du chaos dans lequel est actuellement plongée la région du Kivu (principale zone d'opération du M23), où écrire devient un acte de survie et de liberté. Le texte utilise la poésie pour panser les blessures, questionner l'avenir et redonner une voix à ceux qu'on a fait taire. Il rêve d'un monde où l'art n'est plus un crime, mais un pont vers la paix. C'est un cri d'espoir lancé à coups de métaphores. Pour y croire, on écrit.

Cet article a été écrit et le projet coordonné par Sumulia, un journaliste basé à Goma qui travaille sous un pseudonyme en raison des menaces proférées contre les médias par le M23. Montage et réalisation : Philip Kleinfeld.

 

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