Le Sénégal, à l'instar de la plupart des économies africaines, est confronté à un paradoxe persistant : une abondance d'expertise économique académique, mais une persistance de politiques économiques déconnectées des réalités locales. Au centre de ce paradoxe se trouve une question simple mais essentielle : de quels économistes l'Afrique a-t-elle besoin ?
Quand les modèles standards rencontrent des réalités complexes
L'enseignement de l'économie en Afrique reste tributaire de programmes importés (modèles néoclassiques, équilibre général, hypothèses de marchés parfaits, prescriptions uniformes des institutions de Bretton Woods). Ces instruments règnent en maîtres dans l'enseignement de l'économie à Dakar comme à Abidjan ou Nairobi.
Ces cadres théoriques ne sont pas inutiles. Mais ils ont été pensés pour des économies très différentes de celle du Sénégal et des pays africains. Ils supposent des marchés formels qui fonctionnent, des institutions fortes et prévisibles, une fiscalité efficace, un secteur financier développé, une main-d'oeuvre qualifiée et des infrastructures appropriées.
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Or, la réalité sénégalaise et africaine est tout autre : dualisme économique fort entre formel et informel, contraintes structurelles fortes, dépendance critique aux importations, prédominance du secteur primaire, chômage massif des jeunes, poids économique majeur de la diaspora. Coller des modèles de pays développés à ces réalités, c'est comme utiliser un plan de Paris pour se déplacer à Dakar.
Les cinq piliers d'une expertise économique pertinente
Premier pilier : maîtriser l'économie de la transformation structurelle
Un économiste utile au Sénégal doit savoir comment les pays passent de l'agriculture de subsistance à l'industrie et aux services à valeur ajoutée ; comment l'Etat organise le passage d'une économie à dominante agricole à une économie à dominante industrielle ; qu'est-ce qu'une politique nationale d'industrialisation en somme. Cela passe par l'examen sérieux des trajectoires asiatiques (Corée du Sud, Taïwan, Vietnam), au lieu de copier les recettes occidentales. Il faut des politiques industrielles actives, pas seulement la « libéralisation », l' « ouverture » et l' « amélioration du climat des affaires ».
Deuxième pilier : connaître intimement l'économie informelle
Au Sénégal, 70 à 80% de l'emploi est informel. La nier ou la « formaliser » par décret est naïf et contre-productif. L'économiste avisé doit comprendre les logiques propres au secteur informel : réseaux de confiance, systèmes de crédit informels (tontines), circuits de distribution parallèles. Il ne s'agit pas d'opposer formel et informel, mais de créer des ponts intelligents entre ces deux mondes. Voir à ce propos l'étude remarquable dirigée par le professeur Amadou Aly Mbaye, ancien recteur de l'UCAD au Sénégal : les entreprises informelles de l'Afrique de l'ouest francophone, Pearson-France.
Troisième pilier : penser concrètement la souveraineté économique
Au-delà des slogans politiques, qu'est-ce que la souveraineté économique pour les chaînes de valeur agricoles ? Pour l'énergie ? Pour l'industrie ? Comment se substituer intelligemment aux importations sans sombrer dans un protectionnisme stérile ? Comment valoriser les ressources locales (pêche, phosphates, agriculture), en remontant les chaînes de valeur au lieu d'exporter de la matière première brute ?
Quatrième pilier : intégrer les dimensions socioculturelles
L'économie n'est jamais un jeu à somme nulle. Au Sénégal, le rôle économique de la famille élargie et des systèmes de solidarité traditionnels, le poids économique des confréries religieuses Mourides, Tidjanes et autres, qui organisent des secteurs entiers de l'activité, les logiques de prestige social qui déterminent consommation et épargne. Tout cela joue. Les ignorer voue les politiques économiques à l'échec
Cinquième pilier : maîtriser l'économie politique
Comprendre pourquoi certaines réformes échouent non pas techniquement mais politiquement. Repérer les acteurs qui freinent ou favorisent les changements. Savoir jongler entre exigences économiques et contraintes politiques. L'économiste doit être aussi tacticien que technicien.
Des compétences sectorielles critiques
Au-delà de ces fondements théoriques, l'intelligence économique africaine doit se concentrer sur des secteurs stratégiques :
Agriculture et sécurité alimentaire : Le Sénégal est un grand importateur de riz, de blé et de lait. Comment renverser cette dépendance ? Quelles cultures de rente intelligentes ? Comment moderniser sans écraser les petits exploitants qui forment l'essentiel du tissu rural ?
L'économie industrielle : Déterminer les secteurs stratégiques et ceux où le Sénégal a un avantage comparatif potentiel. Élaborer des stratégies de montée en gamme Concevoir les zones économiques spéciales et les clusters industriels à la mesure, pas comme des répliques de modèles asiatiques.
L'économie monétaire en souveraineté limitée et ouverte : Comment élargir les marges de manoeuvre dans le carcan de l'UEMOA et du franc CFA ? Comment renforcer le système financier local pour limiter la dépendance extérieure ? Comment faire du mobile money et de la finance digitale des outils de transformation ? Sur ces points la mise en place au Sénégal de la Direction du Secteur Financier au sein du Ministère de l'Economie, du Plan et de la Coopération du Sénégal est une nouveauté intéressante.
L'économie de l'énergie : Le Sénégal a découvert des gisements de gaz. Comment en faire un outil de transformation structurelle et non une rente minière alimentant corruption et clientélisme ? Comment imaginer une transition énergétique vers le solaire et l'éolien à la sénégalaise ?
L'économie de la diaspora : Les envois de la diaspora sénégalaise dépassent l'aide publique au développement. Comment orienter une partie de ces flux vers l'investissement productif et non vers la seule consommation ?
Le piège de l'expertise internationale
Le Sénégal, comme beaucoup de pays africains, fait souvent appel à des « experts internationaux » qui débarquent avec leurs PowerPoint bien léchés, passent quelques semaines dans les hôtels de Dakar, pondent des rapports génériques remplis de « best practices », et s'envolent vers leur prochaine mission. Si certains apports sont utiles, nombre de ces experts plaquent des modèles préconçus, ne maîtrisent pas les langues locales, ignorent les subtilités sociopolitiques et proposent des solutions hors-sols. Leur intérêt est faible, leur coût financier et symbolique élevé. Ils nourrissent l'illusion que le savoir légitime ne peut venir que de l'extérieur.
Des exemples inspirants
Certains pays africains et du sud global ont développé une compétence économique indigène et efficace. L'Éthiopie de Meles Zenawi a mis en place une économie pragmatique, inspirée du modèle asiatique, avec des économistes locaux formés à l'étranger mais pensant adaptation et non copie. Mais dans ce pays par exemple, l'association des économistes Éthiopiens perçoit de l'État une subvention annuelle d'environ un milliard de FCFA. Le Rwanda a mis une compétence économique au service d'une vision de transformation, même si son modèle politique autoritaire soulève d'autres questions légitimes. Le Vietnam a su allier ouverture économique et contrôle de leviers stratégiques par l'État, avec des économistes qui ont adapté les modèles plutôt que de les copier.
Un défi de formation et de culture intellectuelle
Le Sénégal a besoin d'économistes techniquement compétents (maîtrisant les outils modernes d'analyse), ancrés dans le local (connaissant les réalités sénégalaises), visionnaires et pragmatiques (pensant grand mais par étapes réalistes), et intellectuellement autonomes (ne se contentant pas d'être des perroquets des institutions de Bretton Woods). Former de tels économistes est un défi. Les universités sénégalaises telles que l'UCAD et l'UGB ont un rôle crucial à jouer. Des exemples tels que le Consortium pour la Recherche Économique et Sociale (CRES) ouvrent la voie. Les « samedis de l'économie » sont université à ciel ouvert depuis 13 ans. Mais cela demande aussi une volonté politique : celle de croire à l'expertise locale plutôt que de toujours chercher validation auprès d'experts internationaux.
L'enjeu est plus que technique. C'est de savoir si l'Afrique peut penser son développement ou si elle sera toujours consommatrice des modèles venus d'ailleurs. La qualité et la pertinence de l'expertise économique africaine est un enjeu de souveraineté intellectuelle autant qu'économique.
Le débat est lancé. Mais c'est urgent.
Dakar, 30 septembre 2025