Afrique: «L'élection de Khaled el-Enany à la tête de l'Unesco est un signal fort du Sud global»

interview

Historienne et spécialiste des organisations internationales, Chloé Maurel analyse l'élection de Khaled el-Enany à la tête de l'Unesco. Ancien ministre égyptien du Patrimoine, il succède à Audrey Azoulay après un vote quasi unanime. Un choix qui, selon l'experte, traduit la montée en puissance du Sud global au sein du système onusien.

RFI : Khaled El-Enany a obtenu 55 voix sur 57, un score presque unanime. Chloé Maurel, comment expliquer un tel plébiscite ?

Chloé Maurel : Il bénéficiait d'un avantage symbolique important : il n'y avait encore jamais eu de directeur général arabe, ni Égyptien, à l'Unesco. Son concurrent, c'était un représentant de l'Afrique subsaharienne. Or, il y avait déjà eu un directeur général de l'Unesco issu de cette région, Amadou-Mahtar M'Bow, en 1974, qui avait fait deux mandats jusqu'en 1987.

En revanche, il n'y avait encore jamais eu de directeur général arabe, ni égyptien. Le fait que Khaled el-Enany soit égyptologue, donc très érudit sur la culture et le patrimoine de son pays, a aussi joué. C'est important, car l'Unesco se spécialise aujourd'hui beaucoup dans la protection du patrimoine. C'était donc un atout pour permettre son élection.

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

À quoi peut ressembler l'Unesco version el-Enany ?

Peut-être que, du fait de son appartenance à l'Égypte, aux pays arabes et à l'Afrique, il sera plus inclusif, plus sensible à l'aide au développement. Depuis les années 1960, l'Unesco s'est beaucoup attachée à aider au développement des pays du Sud. Il pourrait renforcer cette orientation, notamment sur le plan éducatif, pour soutenir les pays les plus pauvres, par exemple en Afrique.

Mais comme il est Égyptien, cela peut aussi amener son pays, l'Égypte, et les pays arabes, à agir davantage en faveur de la Palestine. Il faut rappeler que la Palestine a été reconnue comme État membre de l'Unesco depuis 2011. Donc, si l'Unesco sous Khaled el-Enany fait plus pour les pays du Sud, ce serait une évolution positive.

Certains reprochent à l'Unesco d'avoir évité les sujets sensibles, notamment la question palestinienne. Comment Khaled el-Enany peut-il naviguer entre ces tensions géopolitiques ?

Le fait qu'il ait été élu avec une très large majorité - 55 voix sur 57 - est un point fort pour lui. Il pourra s'appuyer sur cette légitimité.

Et puis, l'Égypte fait partie du G77, le groupe des pays du Sud, les plus nombreux et les moins riches du monde. Il pourrait renouer avec l'esprit de son prédécesseur, le premier Africain à diriger l'Unesco, Amadou-Mahtar M'Bow, qui avait été qualifié de « tiers-mondiste », c'est-à-dire qu'il voulait favoriser les pays du Sud, par exemple avec la demande de restitution des objets d'art détenus dans les musées occidentaux, notamment les oeuvres africaines.

Cette élection intervient dans un contexte de crise du multilatéralisme. Que révèle ce contexte sur la situation actuelle de l'Unesco ?

C'est vrai que le contexte est très sombre pour le multilatéralisme, pour l'ONU, pour l'Unesco et pour toutes les agences spécialisées de l'ONU, qui sont au nombre de seize. Les États-Unis viennent tout juste de se retirer de l'Unesco. C'est un défi majeur : l'organisation se retrouve confrontée à un problème de ressources financières.

Elle sera sans doute amenée à chercher d'autres financements, comme elle a déjà commencé à le faire, auprès du secteur privé et des entreprises. Mais la Chine est désormais devenue le premier contributeur financier de l'Unesco, ce qui n'est pas sans poser question, car cela lui donne la possibilité d'imposer ou d'influencer certains programmes.

Autre dossier sensible : l'intelligence artificielle. Comment l'Unesco peut-elle aider les pays, notamment africains, à se doter d'un cadre éthique ?

L'IA, comme la bioéthique, sont des domaines où l'Unesco a été pionnière, en se saisissant très tôt de ces questions sur le plan juridique, en légiférant et en proposant un cadre international. C'est un domaine où elle a des compétences réelles.

Il va maintenant falloir de la diplomatie, et donner confiance aux pays d'Afrique, à ceux qui n'ont pas encore de cadre juridique pour l'intelligence artificielle. Ces questions doivent être gérées au niveau mondial, et l'Unesco est la bonne instance internationale pour assurer cette régulation et cette législation.

Et enfin, quelle place pour l'Afrique ? Le continent a gagné en visibilité ces dernières années sous Audrey Azoulay. Pensez-vous que cet élan sera consolidé ?

De par sa formation d'égyptologue et sa grande sensibilité à la question du patrimoine et de l'histoire de l'Égypte, mais aussi de toute l'Afrique, il va valoriser la place du continent et des cultures africaines à l'Unesco. Mais il s'intéressera aussi sans doute à d'autres régions du Sud, comme l'Amérique du Sud ou l'Asie.

Avec ce nouveau directeur général égyptien, on voit aussi que les pays du Sud global s'affirment et montent en puissance au sein des institutions onusiennes, à l'ONU comme à l'Unesco. C'est quelque chose de très positif.

AllAfrica publie environ 500 articles par jour provenant de plus de 120 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.