Cote d'Ivoire: Enquête/Tabagisme juvénile au pays - L'échec des dispositifs de contrôle

Bien que le cadre légal existe pour protéger les mineurs, les pratiques de vente de tabac se multiplient aux abords des établissements scolaires, et le manque de contrôles, la faible sensibilisation et le contournement de la loi favorisent une initiation précoce et massive des jeunes au tabac.

« Le tabagisme est en hausse chez les jeunes, malgré les efforts de sensibilisation et les lois en vigueur. Une simple observation dans les rues d'Abidjan permet de constater une évolution préoccupante.

Autrefois, il était rare de voir un jeune fumer ouvertement dans la rue mais aujourd'hui, cela devient de plus en plus courant », révèle Dr Brou Dieudonné Koffi, lauréat du Prix Antitabac de l'OMS 2025 et figure emblématique de cette lutte. Dr Brou est également président du Club ivoirien de lutte contre le tabagisme, l'avortement et le sida en milieu scolaire (CILTAS-MS).

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À l'âge de 14 ans, Yassine fume sa première cigarette derrière un kiosque à proximité de son collège d'Abobo. « C'est un ami qui m'a proposé d'essayer. Depuis, j'en fume presque tous les jours », nous confie-t-il d'un air gêné. Comme lui, près de 20 % des jeunes ivoiriens âgés de 13 à 15 ans ont déjà expérimenté le tabac dans le cadre de l'Enquête Mondiale sur le Tabagisme chez les Jeunes (GYTS 2022). Le tout dans un contexte de pratiques commerciales agressives, d'un encadrement défaillant et d'une banalisation croissante du geste.

« Malgré les avancées réalisées au fil des décennies, l'industrie du tabac ne cesse d'adapter ses méthodes en misant sur des produits aromatisés, un emballage soigné et une commercialisation par voie numérique ciblée pour séduire de nouveaux consommateurs, en particulier parmi les jeunes », a dénoncé en mai 2025, Dr Chikwe Ihekweazu, directeur régional par intérim de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l'Afrique

Des stratégies commerciales ciblées et insidieuses

À Abidjan, les cigarettes se vendent à l'unité, souvent à 50 ou 100 F CFA, devant des établissements scolaires. « Les jeunes n'achètent, pas un paquet, mais juste une ou deux tiges. C'est ce qui les attire », explique Daouda S., vendeur ambulant à Treichville. À Bouaké, San Pedro, Korhogo, les scènes sont les mêmes. De petits kiosques discrets, à proximité immédiate des écoles, offrent aux mineurs un accès facile au tabac.

Outre le prix, l'intérêt, des arômes le menthol, la fraise, le chocolat... « Ces arômes masquent l'amertume de la nicotine et facilitent l'initiation », explique le sociologue Dr Koné Bakary. Certaines marques ont même développé des emballages colorés et attrayants, se rapprochant de bonbons et chewing-gums.

Les réseaux sociaux, eux, participent eux aussi de la banalisation. Sur TikTok ou Instagram, de jeunes influenceurs ivoiriens apparaissent régulièrement cigarette à la main, dans des vidéos visionnées des milliers de fois. Aucun message d'avertissement sanitaire, aucun encadrement. « Cette mise en scène du tabac renforce l'image de cool et de liberté », avertit Fatou Traoré, psychologue spécialisée en addiction chez les adolescents.

Un cadre légal ignoré et mal appliqué

La loi n°2019-676 du 23 juillet 2019 interdit formellement la vente de produits du tabac aux mineurs ; la publicité directe ou indirecte ; la vente de cigarettes à l'unité ; la vente à moins de 200 mètres d'un établissement scolaire. Mais sur le terrain, ces dispositions sont rarement respectées. « Les vendeurs savent que les contrôles n'existent pas », dit un enseignant d'un collège d'Abobo. À Yopougon, notre équipe a repéré trois points de vente de cigarettes à moins de 50 mètres d'un lycée public, sans aucune signalisation interdisant ces pratiques.

Contacté, un officier de police du district d'Abidjan (sous anonymat) reconnaît : « Le tabac ne fait pas partie de nos priorités d'inspection. Nous manquons d'orientations claires et de moyens pour appliquer cette loi » ; même constat du côté des autorités sanitaires : « Nous manquons de moyens logistiques et humains pour effectuer des inspections régulières », confie un responsable du Programme National de Lutte contre le Tabac (PNLT), sous anonymat.

En Côte d'Ivoire l'application des textes reste un défi à relever, a tenu à indiquer, lors de la Journée mondiale sans tabac, célébrée le 31 mai 2025, le Directeur Coordonnateur du Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l'Alcoolisme, la Toxicomanie et les autres Addictions (PNLTA), Dr Ernest Zotoua. « La prévalence de la consommation du tabac qui était à 14,7 % est passée à 8,6 %, ce qui démontre bien des efforts notables », a-t-il déclaré.

Et d'insister sur la nécessité de « mettre en application l'ensemble des textes déjà pris, lutter contre les nouveaux produits et renforcer les capacités du laboratoire national de santé publique pour réglementer, contrôler et surveiller les produits du tabac et l'ingérence de l'industrie ».

Pour sa part, Tall Lacina, Coordonnateur général de l'Ong Clucod, a salué « une évolution en termes de mise en place des politiques depuis l'adoption de la loi antitabac qui a elle-même été une grande avancée ». Par ailleurs, a-t-il souligné qu'il reste « beaucoup d'autres efforts à faire pour la mise en oeuvre effective de la loi, l'appropriation par les populations et d'autres secteurs du gouvernement », peut-on lire sur le site internet de l'Oms, https://www.afro.who.int.

Des conséquences sanitaires et sociales durables

De l'avis des pneumologues, le tabagisme précoce crée une dépendance rapide. Et pour cause. Ils expliquent que le cerveau d'un adolescent est plus sensible à la nicotine. Toute chose qui augmente les risques d'addiction et de maladies chroniques. Les risques évoquées s'articulent autour des bronchites chroniques, de l'hypertension artérielle, des cancers et des troubles cognitifs.

Au-delà des impacts physiques s'expriment aussi les effets sociaux, à savoir l'absentéisme scolaire, lé décrochage, la perte de motivation, les tensions familiales. Près d'un élève fumeur sur trois a déjà volé de l'argent pour s'acheter des cigarettes. « C'est souvent la porte d'entrée vers d'autres formes de déviances » prévient une éducatrice spécialisée.

Certaines écoles prennent les devants

Certaines organisations tentent de pallier la carence. Elles sillonnznt les écoles avec des campagnes de sensibilisation : « En 2023, nous avons touché plus de 6 000 élèves à Abobo, Adjamé et Treichville », confie une Ong de lutte contre le tabac au niveau des jeunes. Mais au sein de la fondation, on se désole de l'absence de soutien de l'État. « Nos interventions reposent uniquement sur des dons et des partenariats ponctuels », déplore la coordinatrice.

Au lycée classique d'Abidjan, des élèves composent une brigade anti-tabac qui affiche des slogans et signale les vendeurs. À Korhogo, des clubs scolaires s'interrogent à travers la mise en scène de comédies sur les dangers du tabac.

Cependant, ces actions demeurent isolées. « Il faut un engagement politique fort et une véritable stratégie nationale », plaide le sociologue Koné Bakary. À l'instar du Sénégal ou du Rwanda, où des campagnes de masse accompagnées d'une taxation dissuasive ont déjà eu des résultats tangibles.

Pourtant ces actions restent éparses. « Il faut un engagement politique fort », réclame le sociologue Koné Bakary, qui note que d'autres pays comme le Sénégal ou le Rwanda ont inclus des campagnes de sensibilisation massives, appuyées d'une difficulté pour se procurer des cigarettes. Les résultats sont là.

Le tabac s'impose donc auprès des jeunes, à la vue et au su de tous.

À l'agilité du marketing, à l'inefficacité des lois, à la vulnérabilité des jeunes ne peut donc répondre qu'une réponse collective, multisectorielle. Contrôles accrus, sanctions dissuasives, campagnes nationales, sensibilisation des familles, influenceurs responsables, secteur privé impliqué. Chaque cigarette fumée par un ado est une alerte. Ne rien faire, c'est préparer une bombe sanitaire à retardement, silencieuse.

La loi n°2019-676 du 23 juillet 2019

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