Cote d'Ivoire: Restitution - « Dahomey », le long-métrage qui rétablit la parole des artefacts royaux dérobés et de toute une population

14 Octobre 2025

Abidjan, Majestic Sococé, vendredi 9 mai 2025. L'obscurité se répand dans la pièce, un silence suspendu prend place. L'écran s'illumine, une lueur dorée envahit les visages. C'est le commencement d'une odyssée de 130 ans, oscillant entre exil et retour, souffrance et renaissance. Dahomey, le long-métrage documentaire de la cinéaste franco-sénégalaise Mati Diop, évoque les esprits du passé et donne vie, dans l'obscurité d'une salle de cinéma, à la voix redécouverte des rois et des Amazones du royaume d'Abomey.

Un film qui évoque la mémoire et l'émotion

Dès les premières minutes, le spectateur est captivé. La caméra se déplace doucement parmi des statues inanimées, silencieuses sentinelles du temps. Ces vingt-six joyaux royaux, extirpés de leur terre natale en 1892 lors de la domination coloniale française, ont reposé pendant plus d'un siècle au musée du Quai Branly à Paris. Ils font donc leur retour au Bénin, un acte que Dahomey immortalise comme une libération de l'esprit.

Aucun commentaire, aucune explication : juste le murmure du vent, les sons étouffés de la climatisation, les gants des conservateurs, l'excitation du départ. Ensuite, le plan s'étend : l'avion prend son envol, portant dans son espace de chargement ces morceaux d'histoire.

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Dans l'assemblée, quelques spectateurs retiennent leur respiration tandis que d'autres, les yeux scintillants, chuchotent des prières. Une femme du Bénin, assise au premier rang, essuie discrètement une larme : « On dirait que nos ancêtres rentrent enfin chez eux », a-t-elle confié plus tard, sa voix trahissant son émotion.

Mati Diop, déjà saluée pour son travail sur Atlantique, livre ici une création d'une rare intensité. Elle associe la précision du documentaire à la poésie du mythe. Une voix énigmatique, quasi funèbre, émerge : ce sont les trésors eux-mêmes qui s'expriment. « On nous a déracinés, confinés, exposés. » Cette voix, à mi-chemin entre l'humain et le spirituel, confère à ces objets une aura sacrée. Ils ne sont plus des reliques : ils se transforment en témoins.

Lorsque le cinéma se transforme en rituel

Cette projection spéciale au Majestic Sococé d'Abidjan a suscité l'intérêt de diplomates, historiens, étudiants et même de simples curieux souhaitant « découvrir ce qu'est un film sur des objets ». Toutefois, après 74 minutes, rares sont ceux qui sont restés indifférents. À la sortie, les visages exprimaient clairement l'émotion. Quelques personnes murmuraient, comme si elles sortaient d'une cérémonie.

Dans le vestibule, une odeur agréable embaume l'air et des éclats de rire discrets se confondent avec des discussions enflammées. « Plus qu'un simple film, c'est un geste de réparation », déclare Francis Tagro Gnaléba, directeur du Musée des civilisations de Côte d'Ivoire, qui était présent pour le débat post-projection. « Ces statues ne représentent pas juste des oeuvres sculptées : elles symbolisent des lignées, des rituels et des puissances. » Les revoir sur leur terre natale, c'est clore un chapitre.

Prince Francis Aissi Barnabé, auteur béninois et prêtre vaudou, acquiesce autour de lui : « Le rapatriement de ces artefacts signifie aussi le retour des esprits qu'ils hébergent. » « Chaque oeuvre du Dahomey possède une âme. » Dans la pièce, un murmure d'approbation. Le cinéma s'est métamorphosé, le temps d'une soirée, en havre de paix.

Un retour riche en symboles

Le film retrace le rapatriement annoncé par la France en 2021 de vingt-six oeuvres d'importance provenant du palais des rois Ghézo, Glèlè et Béhanzin. Des trônes, des portes finement gravées, des formes anthropomorphes en bois. Pour le Bénin, il s'agit d'un triomphe diplomatique et également d'un moment de réflexion interne. Que faire avec ces trésors une fois de retour ? Comment les mettre en lumière sans compromettre leur nature essentielle ?

Mati Diop se concentre sur les visages dans ses images : celui d'un conservateur qui retient ses larmes en voyant les caisses s'ouvrir, celui d'une petite fille émerveillée par une immense statue, ou encore celui d'un homme âgé qui chuchote : « Ils sont revenus... ».

Le retour des oeuvres à Abomey a déclenché une joie populaire dans les rues de la ville. Des danses, des chants, et des tambours. Les statues sont reçues comme des héros rentrés d'exil. Pour une grande partie des Béninois, ce n'est pas uniquement un événement muséal : c'est aussi un instant de renaissance nationale. Un rétablissement de la dignité.

À l'Université d'Abomey-Calavi, des interrogations de la jeunesse

La seconde partie du film emmène le public dans une salle de l'Université d'Abomey-Calavi. Des étudiants échangent : que veut dire cette restitution ? Est-ce une absolution ? Une réparation ? Ou une autre sorte de pouvoir symbolique ? Les discussions sont intenses, pleines de passion.

Une jeune femme se lève : « On nous restitue nos oeuvres, mais qui nous restituera nos ancêtres ? » J'ai été formé avec des données jusqu'à octobre 2023. Un autre élève répond alors : « Ce n'est pas une conclusion, c'est un début. » « Il est nécessaire de nous réapproprier notre histoire, et pas uniquement de l'observer dans les vitrines. »

Cette séquence, immortalisée avec délicatesse, met en lumière le thème principal du film : la restitution physique n'a d'importance que si elle est accompagnée d'une réappropriation intellectuelle, culturelle et identitaire. C'est cette voix jeune et vibrante que Mati Diop installe.

Une oeuvre tant politique que spirituelle

Dahomey n'est pas un film portant sur le passé, mais sur le présent. Il interroge les relations de pouvoir entre l'Europe et l'Afrique, tout comme celles entre la mémoire et le déni. La décision de la réalisatrice de supprimer sa propre voix pour donner la parole aux objets et aux jeunes Béninois reflète une démarche éthique : permettre à ceux qui ont été réduits au silence pendant longtemps de s'exprimer.

Cette approche a charmé les juges de la Berlinale 2024, qui ont attribué à Dahomey l'Ours d'or, la récompense la plus prestigieuse du festival. Lors de son discours d'acceptation, Mati Diop avait exprimé : « Je consacre ce prix à la jeunesse africaine, à ceux qui aspirent à rectifier l'histoire, non pas par la rage, mais par l'art. »

Le colloque d'Abidjan : entre souvenir et futur

Le débat, qui a suivi la projection au Majestic Sococé, était dirigé par le journaliste culturel Yacouba Sangaré. Il s'est centré sur le sujet : « Préserver et valoriser le patrimoine africain à l'ère de la restitution ».

À la table, on trouve une diversité de participants : conservateurs de musée, auteurs, réalisateurs, étudiants, tous déterminés à réexaminer le rôle de la culture dans le processus de développement.

Laurent Bitty, muséologue, a souligné l'importance de l'aspect pédagogique : « Révéler, c'est bien, mais il est nécessaire que nos enfants saisissent ce qu'ils observaient. » « Ces objets doivent être en résonance avec nos sociétés actuelles. » Il préconise une formation plus approfondie pour les conservateurs et une utilisation stratégique des technologies immersives. « La réalité virtuelle et les archives numériques ont le potentiel d'étendre la durée de vie de ces oeuvres et de les rendre »

Le Prince Aissi Barnabé, quant à lui, plaide pour « réenchanter la connexion entre le sacré et le musée » : « Nos musées doivent arrêter d'être des nécropoles d'objets. » « Ils doivent retrouver leur rôle de lieux d'habitation, de mémoire et de transmission. »

Un film miroir pour l'ensemble de l'Afrique

L'impact du film va au-delà du Bénin. Les discussions autour de la restitution s'intensifient au Sénégal, en Côte d'Ivoire et au Nigeria. Désormais, chaque nation se scrute dans ce reflet. En effet, derrière les joyaux d'Abomey, c'est tout un continent qui remet en question son rapport à l'histoire coloniale.

Pour Francis Tagro Gnaléba, la restitution représente une étape historique : « C'est un appel à réévaluer la collaboration culturelle. » « L'Afrique ne doit plus se cantonner à être un réceptacle de son histoire, mais devenir un acteur de sa propre mémoire. »

À Abidjan, l'audience a offert une longue ovation. Nombreux sont ceux qui ont applaudi l'audace et la délicatesse de Mati Diop, capable de fusionner le documentaire avec le côté spirituel, la politique et la poésie. Une spectatrice résume : « J'ai quitté le film avec un poids réduit. » « Comme si enfin, quelque chose avait été réparé. »

Un acte de justice et de transmission

Outre l'esthétique des images, Dahomey joue un rôle de thérapie collective. Il rétablit la parole de ce que l'histoire a étouffé. Dans les venelles d'Abomey, entre les écoles et les temples vaudous, la fierté se ravive. Les professeurs emploient déjà le cinéma comme outil didactique ; les jeunes artistes puisent leur inspiration pour concevoir de nouvelles créations.

Actuellement, le Bénin finance la construction du Musée de l'épopée des Amazones et des rois du Danxomé, qui sera dédié à la présentation de ces pièces précieuses. Un espace pensé non seulement pour présenter, mais aussi pour narrer, connecter et clarifier. Dans cette perspective, Dahomey ne se limite pas à être un simple documentaire : c'est une participation au processus de commémoration, une déclaration cinématographique pour la dignité réaffirmée.

Un éclairage sur la nuit coloniale

Les images finales du film sont époustouflantes. Les statues, maintenant placées dans leur vitrine à Abomey, donnent l'impression de respirer. La caméra se focalise sur les détails : un trône craqué, une lance usée par les âges, un visage taillé qui fixe le spectateur dans les yeux. La voix continue, douce et calme : « Nous sommes rentrés. »

Un silence profond règne dans la pièce. Alors, les applaudissements fusent, prolongés, abondants, libérateurs. On ressent qu'il s'est produit quelque chose -- pas uniquement sur l'écran, mais aussi dans les coeurs. Dahomey n'a pas simplement réalisé une restitution ; il l'a menée à bien.

Épilogue, lorsque l'art devient une forme de réparation

En sortant du cinéma, les spectateurs ne cessent de converser. Certaines personnes filment les affiches, tandis que d'autres tentent de revoir le film sur internet. Laurent Bitty a déclaré : « La restitution n'est pas une régression ; c'est un progrès vers une Afrique qui reconnaît sa valeur. »

Et si Dahomey n'était que le commencement ? Déjà, certains pays demandent restitution de leurs oeuvres et d'autres artistes s'approprient le sujet. Cependant, pour cette nuit-là, tant à Abidjan qu'à Cotonou, le cinéma n'a pas seulement été un art : il a servi de refuge thérapeutique.

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