Nairobi — Les autorités devraient libérer les employés d'INSO détenus, permettre l'acheminement de l'aide humanitaire et mettre fin à la répression contre la société civile
La junte militaire au Burkina Faso détient injustement huit travailleurs humanitaires qui contribuaient à faire face à la crise humanitaire dans le pays, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch. Les autorités devraient immédiatement abandonner les accusations infondées portées à leur encontre et les libérer.
Vers la fin juillet 2025, les services de renseignement burkinabè à Ouagadougou, la capitale du pays, ont arrêté le ressortissant français Jean-Christophe Pégon, directeur de l'Organisation internationale des ONG pour la sécurité (International NGO Safety Organization, INSO), une organisation basée aux Pays-Bas et spécialisée dans la sécurité humanitaire. En août, les forces de sécurité ont arrêté sept autres membres du personnel de l'INSO, dont quatre citoyens burkinabè et trois étrangers. Cependant, les autorités n'ont annoncé publiquement ces arrestations que le 7 octobre, et n'ont toujours pas fixé de date pour le procès.
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« L'arrestation par le gouvernement burkinabè de huit travailleurs humanitaires en pleine crise humanitaire envoie un message troublant, à savoir que les organisations travaillant dans ce domaine opèrent au gré d'une junte qui semble se soucier peu des personnes dans le besoin », a déclaré Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch. « Les autorités devraient immédiatement abandonner toutes les accusations portées contre les employés de l'INSO, les libérer et permettre aux organisations humanitaires d'opérer librement et en toute sécurité. »
La détention arbitraire des travailleurs de l'INSO s'inscrit dans un contexte plus large d'actions gouvernementales contre les organisations non gouvernementales nationales et internationales à un moment où l'espace civique au Burkina Faso est de plus en plus réduit.
Le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a déclaré le 7 octobre que les forces de sécurité gouvernementales avaient arrêté les employés de l'INSO pour « espionnage » et « trahison », les accusant de collecter et de fournir à des « puissances étrangères » des informations sensibles en matière de sécurité. Dans un communiqué de presse publié le même jour, l'INSO a rejeté ces accusations et déclaré ceci : « Associer notre travail de renforcement de la sécurité des humanitaires à des activités de renseignement est non seulement faux, mais ne fera qu'accroître les risques pour les travailleurs humanitaires. »
L'INSO travaille dans 26 pays, et depuis 2016 fournit des conseils sur la situation sécuritaire au Burkina Faso afin de permettre aux organisations non gouvernementales d'apporter une aide humanitaire aux populations touchées par le conflit en toute sécurité.
« Des informations précises sur le contexte sécuritaire sont essentielles pour mitiger les nombreux risques auxquels sont confrontés les travailleurs humanitaires au Burkina Faso, ainsi que pour mieux planifier les opérations d'aide aux personnes dans le besoin », a déclaré un travailleur humanitaire à Human Rights Watch.
En vertu du droit international humanitaire, il est interdit aux parties belligérantes de harceler, d'intimider et de détenir arbitrairement le personnel de secours humanitaire.
« En ciblant l'INSO, les autorités ciblent l'ensemble de la communauté humanitaire au Burkina Faso », a déclaré un autre travailleur humanitaire. « Sans une analyse approfondie de la situation sécuritaire, notre travail devient plus dangereux, voire impossible. »
Des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l'État islamique contrôlent de vastes portions du territoire burkinabè et ont attaqué des civils ainsi que des militaires. Les forces de sécurité ont mené des opérations de contre-insurrection qui ont donné lieu à des violations [des droits humains] contre des civils généralisées, notamment des massacres pouvant constituer des crimes contre l'humanité.
Depuis 2016, des dizaines de milliers de personnes ont été tuées dans le conflit et plus de 2 millions ont été déplacées. Le conflit a exacerbé une crise humanitaire déjà existante dans un pays qui figure parmi les plus pauvres du monde. Selon les Nations Unies, 6,3 millions de personnes, dont 3,4 millions d'enfants, avaient besoin d'une aide humanitaire au Burkina Faso en 2024. On estime que 1,1 million d'entre elles vivaient dans des villes et des villages assiégés par le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM ou Jama'at Nusrat al-Islam wa al-Muslimeen, JNIM), le groupe armé islamiste dominant dans le pays.
En juin, la junte a révoqué l'autorisation d'exercer de 11 organisations internationales, dont l'Institut Tony Blair (Tony Blair Institute), une organisation non gouvernementale qui conseille les gouvernements et les entreprises en matière de stratégie et de politique, et Geneva Call, une organisation à but non lucratif qui se consacre à la protection des civils dans les conflits armés, pour non-respect présumé de la réglementation régissant le fonctionnement des associations et des groupes non gouvernementaux, et a suspendu une association locale pour violation de la législation nationale sur le sport.
Également en juin, la junte a aussi suspendu pour une durée de trois mois les activités de l'association religieuse internationale Comunità di Sant'Egidio, l'accusant de collecter « des données à caractère personnel sur le territoire burkinabè et les héberger à l'étranger sans autorisation préalable », ainsi que celles de l'organisation confessionnelle suédoise de développement Diakonia, invoquant la nécessité de « préserver l'ordre et la sécurité publics. » Le 31 juillet, la junte a annoncé que l'INSO était passible d'une suspension de trois mois pour « collecte de données à caractère sensible sans autorisation préalable. »
Depuis son arrivée au pouvoir lors d'un coup d'État en 2022, la junte a réprimé les groupes de la société civile, les médias critiques et l'opposition politique. Elle a emprisonné, fait disparaître de force et enrôlé illégalement des activistes, des journalistes, des membres de partis d'opposition, des juges et des procureurs.
En avril 2024, les autorités ont suspendu l'accès au site internet de Human Rights Watch à la suite d'un rapport établissant que l'armée avait tué plus de 220 civils dans deux villages de la région du Nord. Les autorités ont également suspendu les radios de la BBC et de Voice of America en raison de leur couverture du rapport de Human Rights Watch.
En août 2025, la junte a expulsé la principale représentante des Nations Unies dans le pays, Carol Flore-Smereczniak, la déclarant « persona non grata » à la suite d'un nouveau rapport de l'ONU sur les violations des droits des enfants dans le pays.
« Les accusations portées contre les huit travailleurs de l'INSO sont basées sur une fausse description du travail crucial de ce groupe, qui permet à d'autres organisations humanitaires d'opérer en toute sécurité », a conclu Ilaria Allegrozzi. « Cibler les travailleurs humanitaires risque d'entraver la fourniture d'une aide vitale à des personnes qui en ont désespérément besoin. »
