Cote d'Ivoire: Festival international du Théâtre de Béjaïa - Le théâtre ivoirien, d'hier à aujourd'hui

15 Octobre 2025

L'odyssée du théâtre ivoirien, thématique développée par l'ambassadeur de Côte d'Ivoire en Algérie, lors du colloque international qui s'est tenu du 12 au 13 octobre à la bibliothèque principale de lecture publique de la Wilaya de Béjaïa.

Hé mes gaou-là, merci d'avoir capté le son hein ! Voilà un peu le résumé du gbê là. Les vieux écrivains d'ici, eux là, ils faisaient comme les Blancs oh -- genre Dadié, Zadi, même les chocos de l'Ina là. Mais aujourd'hui au bled, on gbaille plus français comme avant, chacun cause son Nouchi propre ! Donc si toi, tu veux faire théâtre pour nous là, faut que ton gbonhi tchatche en Nouchi, sinon ton affaire va dormir ! »

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C'est par cette interpellation enjouée, en pur Nouchi d'Abidjan (argot ivoirien, qui est un savant mélange de français et de langues locales) que le Professeur Alphonse Voho Sahi a conclu son exposé à la bibliothèque principale de lecture publique de la Wilaya de Béjaïa, le 12 octobre, dans le cadre du colloque international sur « Les langues populaires dans le théâtre africain », organisé en marge du Festival international du théâtre de Béjaïa (Fitb) qui se tient du 10 au 17 octobre dans cette belle ville algérienne.

Un moment à la fois savoureux et symbolique : en traduisant aussitôt ses mots en français académique, le diplomate-écrivain ivoirien a magistralement illustré la cohabitation entre langue savante et parole populaire, entre héritage et modernité.

À travers cette chute pleine d'esprit, le panéliste ivoirien a rappelé que le théâtre africain ne peut ignorer les voix du peuple, celles qui, du français au Nouchi, du tamazight au bambara, portent la mémoire et l'âme du continent.

Aux côtés de ses pairs panélistes Abdoul Karim Sango, ex-ministre de la Culture du Burkina Faso, Abdou Latif Coulibaly, ex-ministre de la Culture du Sénégal, le Prof. Voho Sahi, de Bingerville à Abidjan, a déroulé une fresque vivante du théâtre ivoirien, entre mémoire coloniale, élan postindépendance et nouvelles esthétiques contemporaines. « Le théâtre, c'est la vie mise en scène. Et la vie d'un peuple mérite toujours d'être jouée, racontée et partagée », a-t-il lancé en ouverture.

Un art né dans la cour de l'école : l'acte fondateur de 1932

L'exposé du Prof. Voho Sahi commence à Bingerville, en 1932, dans l'enceinte d'une école coloniale. Deux élèves, Edouard Aka Bilé et Robert Animan Amolin, osent écrire et jouer une saynète dénonçant le travail forcé. Un geste audacieux, encouragé par leur instituteur, Charles Béart, qui deviendra le premier acte du théâtre ivoirien.

De cette étincelle naîtra un art engagé, nourri de résistance et d'humanité, bientôt relayé par des figures légendaires tels Bernard Dadié, François-Joseph Amon d'Aby et Coffi Gadeau qui ont façonné la conscience collective d'un pays en marche vers la liberté.

Il révèle ensuite que les décennies suivantes vont voir le théâtre s'institutionnaliser. L'Institut national des arts (Ina) devient le coeur battant de cette vitalité créatrice. Les oeuvres de Bernard Dadié, comme Assémien Déhylé, ou celles d'Amon d'Aby, aux accents mythiques et moraux, marquent durablement les esprits. Pour le diplomate ivoirien, le théâtre, dans les années 1950 et 1960, s'est imposé comme un outil d'éducation civique et sociale.

Le diplomate-écrivain a aussi rappelé que le théâtre ivoirien n'a pas voyagé uniquement dans le temps, il a aussi voyagé dans l'espace et, dans son périple, Alger reste une étape mémorable avec la participation en 1969, de Bernard Dadié, au premier festival culturel panafricain, où a eu lieu l'avant-première de "Monsieur Tôgôgnini" littéralement "L'homme qui veut avoir un nom", sa première pièce de théâtre qui lui confère sa notoriété.

« Le titre de la pièce est en soi un manifeste. Il n'est pas en français mais en une langue africaine : le malinké, parlée dans tous les pays de l'ancienne Afrique occidentale française, qui n'est pas la langue de la région d'origine de l'auteur. Le choix du titre crée ainsi d'emblée une complicité entre l'écrivain et son public africain et fait du spectateur africain a la fois co-auteur et public de la pièce », a-t-il souligné en référence à la thématique générale du colloque.

Explosion de styles, quête d'identité et renouveau

Pour le Professeur Voho Sahi, les années 1970 représentent un moment charnière : celui de la diversité esthétique et de l'expérimentation.

Entre la griotique de Niangoran Porquet, le kotéba revisité de Souleymane Koly, le didiga philosophique de Zadi Zaourou, ou encore le théâtre rituel de Wêrê Wêrê Liking, le pays devient un laboratoire d'idées et de formes.

« Cette période qui a duré environ 20 ans (1970-1990) a donné son esthétique propre au théâtre ivoirien par ses thèmes comme par ses révolutions esthétiques.

Elle a permis l'émergence d'un théâtre ouvert sur le monde, une tribune sociale et politique, critique et pédagogique, vecteur de transmission culturelle et linguistique », a-t-il indiqué avant de souligner que les années 1990-2000 ont marqué une période de grand sommeil où les crises politiques et économiques ont fragilisé les institutions culturelles.

« Mais de cette épreuve est née une nouvelle scène, plus spontanée, où l'humour, la satire et le théâtre de rue ont pris le relais. L'art dramatique s'est réinventé, plus proche du peuple, plus libre aussi », dira-t-il.

Le Professeur Voho Sahi s'est enfin projeté dans un futur du théâtre ivoirien entre coopération et indépendance. Selon lui, l'avenir du théâtre africain repose sur la jeunesse et la coopération équilibrée.

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