Ils sont nombreux, sur les réseaux sociaux, a exprimé leur soutien au mouvement de contestation porté par la jeunesse. Certains artistes marocains ont accepté de nous parler de leur engagement.
Les premières manifestations pacifiques organisées par la GenZ 212 au Maroc, fin septembre, ont donné lieu à des dizaines d'arrestations. Sur les réseaux sociaux, les jeunes rappeurs et les rappeuses, surtout eux, crient alors à l'injustice. Quand les autres genres musicaux restent très silencieux, les artistes de la scène hip hop, dont les thèmes habituels résonnent avec les revendications exprimées dans la rue, multiplient les stories et les messages comme ElGrande Toto, 4,5 millions de followers sur Instagram, qui publie : « La jeunesse d'aujourd'hui en a assez et réclame pacifiquement responsabilité, transparence et changement politique pour répondre aux besoins de santé publique et d'éducation. »
À 29 ans, la jeune rappeuse Khtek a décidé de ne pas se contenter d'afficher sa sympathie au mouvement de protestation né sur Internet. Elle est de toutes les manifestations à Casablanca. « Ma première réaction a été de me dire qu'il était temps d'occuper l'espace public pour demander un vrai changement. Cette jeunesse exprime un ras-le-bol légitime face à la précarité, au manque d'opportunités et à l'absence d'écoute réelle. Elle cherche simplement à vivre dignement, à être libre de s'exprimer et à voir un avenir possible dans son propre pays. » L'artiste apporte également son soutien aux familles de détenus, « parce que la solidarité est essentielle dans ce genre de lutte ».
Certains payent le prix de leur engagement. C'est le cas de l'un de ses amis, arrêté deux fois en trois jours seulement. Le rappeur Raid est devenu l'une des figures emblématiques des soutiens artistiques de la GenZ 212. Il a notamment accordé une longue interview au magazine marocain Tel Quel dans laquelle il explique sa démarche.
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Passé militant
Soukaïna Fahsi a 32 ans, elle est chanteuse, musicienne et auteure-compositrice. Elle n'appartient pas à cette génération Z, qui réunit les jeunes nés entre 1995 et 2012. Elle a d'ailleurs décidé de garder ses distances avec le mouvement, en attendant qu'il se structure, mais partage les revendications qui sont celles « du peuple marocain depuis des années ».
Elle dit soutenir les manifestants, mais espère qu'ils finiront par intégrer « un cadre légal pour protéger à la fois les personnes et leurs idées », car sans cela « il y a la possibilité d'être mal compris et c'est de ce malentendu que naît le conflit ». Alors que les premiers sit-in sont dispersés par la police, l'artiste ressent de la peine, en observant la confrontation entre citoyens et forces de sécurités, « la rage » des uns contre « l'agressivité » des autres. Elle garde un souvenir mitigé de ses engagements passés, lorsque, étudiante notamment, elle est « sortie manifester » pour réclamer une amélioration du ramassage universitaire. Cela n'a pas abouti au résultat escompté.
Aujourd'hui, elle regarde d'un oeil circonspect ces mouvements de protestation « qui apportent des demi-solutions » et qui peuvent donner lieu à une récupération politique par des partis désireux de peaufiner leurs promesses à l'approche des élections.
Khtek a, elle aussi, un passé militant, mais elle n'a jamais cessé de croire dans le pouvoir de la mobilisation citoyenne. À 15 ans, elle a fait partie du mouvement du 20 février né au Maroc dans la foulée du Printemps arabe. « J'ai connu la lutte, l'espoir et aussi la frustration. J'ai également soutenu le Hirak du Rif (mouvement de protestation dans le nord du Maroc entre 2016 et 2017, NDLR), dont les figures comme Nasser Zefzafi ont été condamnées à de lourdes peines alors qu'elles portaient une parole juste. Pour moi, le mouvement GenZ 212 est la continuité naturelle de toutes ces luttes pour le changement qu'a connu le royaume. »
Transmission
Mehdi Black Wind est originaire de Salé. La ville située en face de Rabat, sur la rive opposée du fleuve Bouregreg, a connu une nuit d'émeutes particulièrement violentes au début du mois d'octobre. Actuellement en France, le rappeur a participé aux rassemblements organisés à Paris et Marseille.
Sur les réseaux sociaux, il a partagé « des mots d'ordre », « des informations sur la répression » des manifestations de la GenZ ; il essaie au maximum d'utiliser sa « plateforme en tant qu'artiste » pour, à son échelle, « participer à une prise de conscience et faire pression sur le gouvernement ».
Il a 33 ans, mais il se sent proche de cette génération Z qui écoute sa musique. « Je me reconnais à 100% dans les revendications des jeunes, je trouve qu'elles sont plus que légitimes. La GenZ a compris que ça ne va pas de construire les plus grands stades, les plus grands théâtres, les plus grandes tours d'Afrique alors que les victimes du tremblement de terre (d'Al Haouz en septembre 2023, NDLR) dorment encore sous des tentes. »
Il n'est pas « un participant actif » du mouvement, mais il le suit de très près. Il se considère comme un « militant », issu de la génération du mouvement du 20 février. « On a plein de choses à apprendre de la GenZ et eux, certainement aussi de nous. Je trouve bien de se laisser surprendre par ces formes d'organisation, cette énergie et cette spontanéité dont font preuve les jeunes. » Les mouvements passés et récents sont différents, mais les revendications sont les mêmes, assure Mehdi Black Wind. « Ça a toujours été pour améliorer les conditions de vie des gens. »
Soukaina Fahsi aimerait dire à cette jeunesse marocaine de rester « solide et intelligente, mais surtout de ne pas laisser le vent éteindre sa lumière intérieure ». Khtek met en garde cette Gen Z : « Le changement demande un souffle long, beaucoup de concessions et une résilience infinie. Il ne faut surtout pas baisser les bras, mais continuer à avancer avec lucidité. S'éduquer, se former et comprendre l'histoire sont essentiels pour ne pas répéter les erreurs de ceux qui nous ont précédés. C'est en alliant conscience, patience et solidarité que cette génération pourra réellement transformer les choses. »
Mehdi Black Wind, sur un ton plus offensif, voudrait « que les luttes continuent au Maroc et prennent plus d'ampleur, plus de force », « parce que c'est sain d'être dans une société où les gens peuvent s'exprimer, où les gens s'organisent ». « Les gouvernants ne doivent plus avoir peur, on a besoin d'un Maroc où les gens se mobilisent. »
Si aucun artiste contacté pour la réalisation de cet article n'a remis en cause les revendications du mouvement, certains ont tout simplement préféré ne pas s'exprimer publiquement.