Cote d'Ivoire: Reportage/Attractivité touristique dans le district des Montagnes - Les ponts de lianes, un patrimoine en péril

16 Octobre 2025

La région du Tonkpi a toujours offert le tableau pittoresque d'une nature indomptée, des reliefs escarpés et une richesse culturelle originale. Pourtant, au coeur de cette terre dan, les ponts de lianes, trésor ancestral, s'effondrent dans un silence assourdissant, emportés par la fureur des eaux, la déforestation et la perte d'un savoir-faire séculaire.

Le chemin vers la vérité est souvent rocailleux», lance notre guide en riant. Il ne pouvait si bien dire, ce 4 octobre. Il est 8h 30min quand notre équipe atteint le village de Lieupleu, à quelques kilomètres de Danané, après un éprouvant périple sur des pistes défoncées, où notre véhicule a failli s'embourber. C'est dans ce paysage boisé que s'étendait l'un des ponts de lianes les plus emblématiques de la région du Tonkpi. Un ouvrage qui, jadis, avait souvent illustré les cartes postales ivoiriennes.

Et même aujourd'hui encore, l'université polytechnique de Man en a fait une identité stylisée qui orne le grand portail d'entrée de l'institution académique. Le pont de lianes de Lieupleu, un chef-d'oeuvre tressé à la main, hérité des traditions sacrées dan, a permis à bien des riverains et touristes de franchir le tumultueux fleuve Cavally. Ce 4 octobre, comme si nous nous y étions donné rendez-vous, nous y avons rencontré l'un des rares visiteurs de ce site qui a perdu de sa superbe et de son attrait.

Pour Youssoupha Cissé, touriste sénégalais et professionnel de la logistique humanitaire, l'attente d'une découverte unique s'est heurtée à une réalité brutale. Il est le témoin désabusé de ce qui fut naguère l'un des phares du tourisme local en pays Yacouba. Après un voyage épique à moto, avec pour point de départ le Sénégal, le globe-trotter dit avoir traversé la Guinée, le Mali, et le Burkina Faso, et il a fait des ponts de lianes son objectif ultime en Côte d'Ivoire.

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« Je veux découvrir l'Afrique, ce continent merveilleux. Mon objectif est aussi d'apprécier les conditions de vie des populations locales afin de voir si des organisations internationales devraient leur apporter de l'aide », nous confie-t-il, sanglé dans son équipement de motard, les gants toujours aux mains. Après une trentaine de minutes passées sur le site, son constat est amer. Le pont n'est plus qu'un amas de débris. Des segments de l'enchevêtrement qui a rompu, de part et d'autre du fleuve, ressemblent aux restes d'une toile d'araignée qui résiste au coup de balai d'une ménagère proprette.

La crue du Cavally a tout ravagé. « J'ai malheureusement constaté que le pont n'est pas en bon état. J'ai bien vu ce que fut ce chef d'oeuvre magnifique, mais après ma visite de ce jour, je ne pourrai partager que des images de restes de lianes », déplore le motard Cissé dont l'enthousiasme initial a été douché. L'ouvrage de fortune, érigé pour remplacer le pont ancestral, dressé surtout pour permettre le déplacement d'une rive à l'autre, a lui aussi cédé.

L'araignée «Tonin»

Ce pont de lianes, comme les quelque trois ou quatre autres de la région, ne sont pas que de simples infrastructures. Ils sont des reliques sacrées. Entre légende et mythe, à écouter nos interlocuteurs, on serait tentés de raconter l'histoire des ponts de lianes comme un conte merveilleux et nous dirions alors qu'il était une fois... Il était une fois, pour enjamber le fleuve Cavally qui était bien plein et rugissant pour montrer sa puissance, des mentons velus et sachants des choses diurnes et nocturnes, implorèrent les mânes.

Lesquels acceptèrent les sollicitations des anciens et commirent Tonin l'araignée géante de leur apprendre à tresser une toile par-dessus l'eau remuante. À l'abri des yeux profanes, ils rassemblèrent d'abord les plus grosses lianes des arbres tutélaires tout au long du fleuve. Et, la nuit venue, à la cadence de chants sacrés, génies et initiés, inspirés par les mélodies, se mirent à la tâche pour achever la besogne. Le lendemain matin, l'ouvrage, arborant les caractéristiques d'une toile d'araignée gigantesque, car tressé selon les consignes de Tonin, fut dressé entre deux rives.

En une nuit, le pont de lianes était né. C'est ainsi que des sages yacouba de Lieupleu content l'histoire de l'édification des ponts de lianes tout en insistant sur leur caractère sacré qui enjoint de respecter des règles strictes pour les usagers. À savoir, l'interdiction formelle de les traverser en ayant des chaussures aux pieds ; de mâcher du chewing-gum ; d'être couvert de talc, ou encore d'être vêtus de rouge écarlate, sous peine de sanctions mystiques. Aujourd'hui, la légende ou le mythe a vécu. Initiés, génies, mânes, tous semblent impuissants face à la rudesse du climat, et à la furie du Cavally quand le fleuve est en crue.

Roger Gouantouo, le chef du village de Lieupleu, exprime une détresse visible. « Voyez-vous, le pont a cédé à cause de la montée des eaux. Chaque année, nous devons absolument le reconstruire. C'est un pan de l'histoire de ce peuple qui est en train de disparaître », dit-il avec amertume, avant de raconter, lui aussi, sa petite histoire : « Il y a très longtemps, vraiment longtemps, nos parents ne connaissaient pas le pont de lianes. C'est un vieux sage du village qui fit un rêve dans lequel on lui donna de instructions.

Il devait aller couper des lianes pour la construction d'un ouvrage traditionnel dont le matériel devait être fourni par la forêt et cet ouvrage devait servir de pont entre les deux rives du fleuve afin que les villageois puissent aller au champ », narre-t-il dans un récit plein d'émotions. Puis, il relève la double peine qui frappe Lieupleu du fait de l'effondrement du pont. D'abord l'isolement des populations et ensuite la perte du gain touristique. Il y a également un drame qui se profile à l'horizon : l'inaccessibilité des champs et le risque évident de la faim.

« C'est grâce à nos produits agricoles que nous vivons. Si nous n'avons pas accès à nos champs, comment va-t-on vivre ? », s'interroge-t-il inquiet. Les habitants sont coupés de leurs terres, principales sources de subsistance. La déforestation, alimentée par l'expansion des cultures de rente (café, cacao et hévéa principalement, Ndlr) a décimé les forêts primaires et dégarni même des flancs de montagnes. Avec pour conséquence, la raréfaction de la matière première de fabrication des ponts. « Les forêts disparaissent à cause des plantations de cacao et d'hévéa.

Pour trouver de grosses lianes, il faut 3 ou 4 mois. Et c'est à la frontière du Liberia ou de la Guinée qu'il faut aller les chercher. Mais avec quels moyens ? », se demande- t-il, désolé. Le site de Lieupleu attirait autrefois environ 4000 touristes par an, qui s'acquittaient d'un droit de péage de 2 000 FCfa chacun pour passer sur le pont. Il faut relever qu'en plus du péage, des objets d'art, des vêtements et pagnes tissés, des mets de la région étaient également vendus aux touristes.

Ce commerce florissant permettait aux jeunes villageois d'être moins oisifs qu'aujourd'hui. « Le volet touristique nous permettait de prendre en charge les besoins des populations. Tout cela est tombé à l'eau », déplore avec regret le chef du village.

Talon d'Achille

Le pont de lianes est complètement détruit à Lieupleu et ce n'est pas une exception. C'est tout le patrimoine des ponts de lianes du Tonkpi qui se désagrège. À Vatouo, sympathique bourgade située à 30 km de Danané, le célèbre pont de 80 mètres n'est plus. Kenan, le secrétaire du chef de village, confie que « depuis plusieurs mois, c'est à l'aide d'une pirogue que nous faisons la traversée ». Seules les deux grandes cordes de soutien du pont aujourd'hui inexistant sont encore visibles sur le Cavally.

Même constat dans le village de Zadèpleu près de la ville de Man qui abrite les célèbres cascades dites «cascades de Man». Ici en effet, le pont de lianes n'est lui aussi plus qu'un souvenir lointain. « Cela fait plus de 6 ans que les cascades n'abritent plus de pont. C'est difficile de trouver les lianes. La transmission du savoir est aussi un frein », confirme Tomé, un guide local bien connu dans la région.

Le problème de la transmission du savoir-faire est le talon d'Achille de ce patrimoine. « De nos jours, la technique de conception de ces ouvrages échappe totalement aux jeunes », alerte le guide Tomé. La moyenne d'âge, la cinquantaine révolue des initiés, la raréfaction des lianes et le scepticisme sur la légende de la construction des ponts, sont des contraintes majeures à leur restauration. Face aux aléas climatiques de plus en plus fréquents et violents, l'effondrement de ces ponts, preuve de l'ingéniosité ancestrale est un drame culturel et utilitaire.

La région du Tonkpi est en train de perdre un pan important de son histoire. Autrefois symboles d'ingéniosité et de mystères sacrés, les ponts de lianes ne sont plus que des spectres de bois et de cordes pourries laissant derrière eux des populations isolées et un patrimoine en péril. Les natifs de la région, désespérés, lancent un appel pressant pour la reconstruction rapide des ponts de lianes.

« C'est une question de survie culturelle et économique », alerte un cadre de la région. Sans une intervention immédiate du gouvernement et des partenaires techniques, ces ouvrages suspendus, qui ont fait la fierté de la Côte d'Ivoire, ne subsisteront bientôt plus que dans les légendes.

Sos pour les ponts de lianes

Lieupleu, Vatouo, Zadèpleu, des noms qui ont fait la renommée de l'ouest montagneux ivoirien par l'originalité de leurs ponts de lianes, ne sont plus que des contrées ordinaires. L'affluence des touristes, la fierté des natifs des villages de voir un pan de leur patrimoine immortaliser sur des cartes postales ou dans des compositions musicales, la facilité de la desserte rurale et le désenclavement des communautés, sont autant de raisons qui devraient militer pour trouver une solution à l'effondrement des ponts de lianes du Tonkpi. En un mot comme en mille, au Tonkpi et par ricochet en Côte d'Ivoire, il n'y a plus de pont de lianes.

Les vestiges de ce que furent ces ponts sont comme une insulte aux paysages de rêve dans lesquels ils étaient nichés. Les légendes, abondantes du reste, sur leur construction sur des points d'eaux ont vécu. À l'ère de l'intelligence artificielle, manifestement les génies et autres initiés ont d'autres chantiers à bâtir. Il ne serait donc pas inutile de se tourner vers des propositions innovantes. Un universitaire de la région, qui a d'ailleurs fait une simulation en miniature, propose comme solution de rechange aux lianes qui sont devenues une matière première rare, des câbles de bateaux.

« Les robustesse et solidité de ces fils peuvent remplacer les lianes. Nous avons la technicité pour le faire mais la barrière culturelle et/ou mystique est un frein à toute innovation. Pourtant, la piste de réflexion que nous proposons a l'avantage non seulement de ne pas agresser l'environnement, mais aussi de proposer quelque chose de nettement plus durable. Vous voyez l'épaisseur de ces câbles qui sont capables de tirer des bateaux qui font des milliers de tonnes ? Pour le reste, afin de maintenir l'aspect d'origine des ponts, ces câbles peuvent être recouverts d'écorce d'arbres et peints avec des sèves d'arbres comme on fait pour le bogolan» soutient le professeur.

Les villageois, eux, tout comme la direction régionale du Tourisme, pensent qu'il est possible de restaurer les ponts. Comment y arriver ? Sur la question, et surtout concernant le pont de lianes qui embellissait les cascades de Man le directeur, Doumbia Mohamed, confie :« le pont de liane des cascades faisait partie du paysage naturel et sa reconstruction est prévu. Il a déjà été reconstruit deux ou trois fois. Nous nous attelons à le refaire dans sa forme authentique. Il avait été modifié, il était hybride. Nous voulons qu'il soit de nouveau authentique. Cela fait partie de nos projets» informe-t-il.

Pour l'heure, à Vatouo, le squelette du pont de lianes git sur le fleuve comme un épouvantail. Les villageois se déplacent maintenant des pirogues et selon la clémence ou la fureur du Cavally.

À Lieupleu, un pont en béton, comme une hérésie environnementale, a été érigé pour remplacer le " pont des cartes postales". Ce pont en béton a lui aussi cédé par endroits. Au point que les passages de fortune, ont été érigés par les villageois, les exposant au quotidien à des dangers.

La chute des ponts de lianes pose la question de la préservation du patrimoine culturel ivoirien. Le Tonkpi sans ses ponts de lianes a perdu un atout caractéristique de son histoire.

Vivement qu'une solution soit trouvée et pourquoi pas lancer un appel à projets pour la reconstruction de ces ponts. En attendant, les villageois, eux, lancent un Sos au gouvernement.

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