L'arrestation, le 29 octobre, à Argy (Flacq) de Brandon Rodrigues Sena, alias El Capo, relance une question simple et dérangeante : comment un trafiquant reconnu et recherché à l'international pour trafic de cocaïne a-t-il pu entrer à Maurice et y séjourner plusieurs mois sans être intercepté ?
Les autorités locales soulignent l'efficacité de l'opération qui a mené à sa capture, mais la chronologie exige des réponses sur le fonctionnement réel des contrôles frontaliers et l'usage de bases de vigilance comme World-Check ou les fichiers Interpol.
Sena est arrivé à Maurice et circulait librement dans l'île, séjournant notamment dans une guesthouse à Mahébourg, avec une date de départ affichée au 6 juin dernier, qu'il n'a finalement pas respectée. Sa présence n'a suscité une alerte qu'après des plaintes locales et des investigations sur le terrain avant l'opération qui a permis la saisie de cocaïne et son interpellation. Sur le plan technique, les frontières modernes reposent sur plusieurs «briques» : Advance Passenger Information (API)/ Passenger Name Record (PNR) (données passagers fournies par les compagnies aériennes), systèmes d'Interpol (notices et fichiers) et bases commerciales de surveillance comme World-Check, qui agrègent médias, registres publics et alertes pour créer des profils dits «à risque». World-Check peut être intégré via API aux systèmes d'une administration.
Pourquoi cette faille alors ? Plusieurs hypothèses plausibles émergent : d'abord, l'absence d'une notice Interpol formelle (Red/Yellow) empêche un déclenchement automatique aux postes frontaliers - Interpol ne signale internationalement une personne que si un État membre a déposé une demande officielle. À défaut, un dossier national suivi en Guyane ou en France peut ne pas apparaître comme hit sur les systèmes d'un autre pays. Ensuite, World Check, même s'il contient des millions de profils, n'est pas universellement intégré en temps réel aux contrôles d'immigration ; il demeure un outil commercial principalement utilisé pour la conformité bancaire.
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Les éléments publics sur El Capo confirment ce scénario : connu en Guyane - où il a été condamné et impliqué dans des trafics depuis sa détention à Rémire-Montjoly - Sena n'apparaît pas, dans les dépêches consultées, comme faisant l'objet d'une notice Interpol publique antérieure à son arrivée à Maurice. Cela n'exclut pas des échanges d'informations entre polices, mais cela explique en partie pourquoi ses entrées dans les bases frontalières n'ont pas produit d'alerte systématique. Pour les enquêteurs, plusieurs lignes d'action s'imposent : demander la traçabilité des flux API/PNR des vols d'arrivée (réservations, paiements, itinéraires) ; vérifier si une demande de notice Interpol a été déposée par la France ou la Guyane avant mai 2025. L'affaire offre un angle clair : interroger les autorités sur l'existence - ou non - d'une demande d'alerte internationale. Enfin, si la présence prolongée de Sena à Maurice soulève l'indignation, elle doit surtout conduire à une réponse constructive.
Nous avons sollicité la Prime Minister's Office de qui dépend le Passport and Immigration Office. Voilà ce qui nous a été communiqué : à l'arrivée et au départ de tout passager à Maurice, un contrôle est effectué tant pour les étrangers que pour les citoyens mauriciens à l'aide de la liste controversée du PIO et la base de données Interpol. À l'arrivée de Sena, le 30 mai dernier, son nom a été vérifié dans les deux bases de données. À ce jour, le nom du non-citoyen a été contrôlé dans la base de données Interpol et dans celle de LSEG WorldCheck, mais aucun résultat positif n'a été enregistré. Pour rappel, le Premier ministre, Navin Ramgoolam, avait souligné au Parlement qu'il faudrait revoir le système de World-Check database de Maurice.