Maroc: La Marche Verte vue de l'étranger

En ce début de novembre 1975, alors que plus de trois cent cinquante mille Marocains avançaient pacifiquement vers leurs provinces du Sud, drapeaux rouges à l'étoile verte brandis, Coran à la main, les rédactions du monde entier retenaient leur souffle. De Londres à Washington, de Madrid à Paris, de Moscou à New Delhi, les téléscripteurs crépitaient : «Le Maroc lance une marche vers le Sahara».

Dans les salles de rédaction, l'événement fut aussitôt rangé dans la catégorie des «gestes politiques inédits», un mélange de ferveur religieuse, de prouesse géostratégique et d'audace historique. Mais rares furent alors ceux qui comprirent la profondeur du mouvement, son enracinement dans la légitimité historique, juridique et populaire du Royaume.

L'Occident, fidèle à ses réflexes de lecture post-coloniaux, se montra d'abord circonspect. Les grands titres européens, influencés par la vision encore coloniale de l'Espagne finissante, présentèrent la Marche Verte comme une opération de pression sur Madrid. Ils virent dans la mobilisation marocaine une manoeuvre politique du Roi Hassan II destinée à détourner l'attention de l'opinion publique des tensions internes et à forcer la main à un voisin épuisé par la fin du franquisme.

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La plupart ignorèrent ou feignirent d'ignorer que le Sahara n'était pas un « territoire sans maître », mais une terre historiquement liée au Maroc par des allégeances ancestrales, un espace où la bey'a -- ce lien spirituel et politique unissant les tribus au Souverain -- s'était transmise de génération en génération.

Aux Etats-Unis, les grands journaux oscillèrent entre fascination et prudence. Certains éditorialistes saluèrent la discipline et la dimension spirituelle de la marche, qualifiant l'événement de «révolution pacifique inédite dans le monde arabe». D'autres, influencés par la guerre froide, virent dans le Sahara un possible foyer de tensions entre blocs, une nouvelle zone d'influence à surveiller.

L'Union soviétique, elle, observa la scène à travers son prisme idéologique : une revendication nationale encadrée par une monarchie modérée suscitait peu d'enthousiasme dans les cercles marxistes, prompts à soutenir les discours de «libération» artificiellement construits à Alger.

Dans la presse espagnole, le ton était empreint de confusion et d'amertume. Franco agonisait, son régime vivait ses dernières heures, et la société espagnole peinait à se défaire du poids d'un demi-siècle d'idéologie impériale.

Les quotidiens de Madrid oscillèrent entre la nostalgie d'une présence coloniale vacillante et la conscience d'une réalité inévitable : l'Espagne quittait le Sahara marocain, contrainte par l'histoire, la justice et la détermination marocaine. Les Accords de Madrid, signés quelques semaines plus tard, ne furent pas perçus dans les chancelleries occidentales comme un triomphe diplomatique marocain, mais plutôt comme un retrait prudent, une sortie de crise. L'Histoire, pourtant, retiendrait autre chose.

Car ce que les observateurs étrangers ne saisirent pas sur le moment, c'est que la Marche Verte fut avant tout une manifestation de foi et d'unité nationale. Un peuple tout entier, porté par la voix de son Roi, décida d'écrire pacifiquement son propre destin.

Aucun canon, aucune arme, aucune provocation. Juste la marche, la prière et le droit. Là où certains virent une stratégie politique, le Maroc voyait la restauration d'une continuité historique rompue par le colonialisme. Là où l'Occident projetait ses catégories géopolitiques, le Maroc affirmait sa vérité historique et son intégrité territoriale.

Ce contraste entre perception extérieure et réalité intérieure ne s'est jamais complètement effacé. Pendant des décennies, une partie des médias internationaux s'est obstinée à présenter la question du Sahara marocain comme un conflit gelé, sans jamais reconnaître pleinement l'évidence historique. Mais le temps, la diplomatie et la constance du Maroc ont fini par rétablir la clarté.

Le 31 octobre 2025 a marqué un tournant : lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies a consacré le plan d'autonomie marocain comme base des négociations, le regard du monde a changé. Ce jour-là, cinquante ans après la Marche Verte, la communauté internationale a reconnu que le Maroc avait eu raison avant tout le monde.

C'est qu'entre-temps, le Royaume n'a jamais cessé d'avancer. Modernisation, développement des provinces du Sud, partenariats africains : tout a confirmé que le Maroc ne défendait pas seulement un territoire, mais un projet de société. La Marche Verte n'était pas un geste du passé; elle annonçait un avenir. L'Histoire, en ce sens, n'a pas tranché en faveur du Maroc : elle a simplement rattrapé son rythme.

Aujourd'hui, alors que le monde relit ce moment fondateur à la lumière des nouveaux équilibres internationaux, la perception a basculé. Ce que l'on voyait naguère comme l'audace d'un Roi est compris aujourd'hui comme un acte de lucidité historique. Ce que l'on jugeait autrefois comme une démonstration symbolique apparaît désormais comme un chef-d'oeuvre de stratégie politique. Et ce que les sceptiques appelaient un pari est devenu, un demi-siècle plus tard, la clé d'un consensus mondial autour du plan d'autonomie marocain.

La Marche Verte, vue de l'étranger, fut donc mal lue avant d'être comprise. Mais les symboles, comme les peuples, ont le dernier mot. En 1975, le Maroc marchait vers ses provinces du Sud. En 2025, c'est l'histoire universelle qui marche dans son sillage.

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