Sur son île natale, Arnaud Meunier a transformé une passion en mouvement. Président de la Rod-Trail Association, ce pionnier discret a fait du Trail de Rodrigues bien plus qu'une course : une aventure humaine, écologique et collective. De la restauration des forêts à l'éclosion d'une génération de champions, son parcours incarne le souffle rodriguais -- celui d'une terre qui apprend à courir, à croire et à grandir.
Sur les hauteurs de la Réserve François-Leguat, à l'ombre des Vacoas, les tortues géantes avancent lentement. Entre elles, un homme observe la terre qu'il a contribué à faire revivre. Regard calme, sourire discret, démarche posée : Arnaud Meunier ne cherche pas la lumière, mais il éclaire, à sa manière, la route des autres. À 45 ans, le président de la Rod-Trail Association (RTA) est devenu l'un des visages les plus marquants de Rodrigues. Bâtisseur, pédagogue et passionné, il a transformé un loisir d'initiés en un mouvement populaire, fédérateur, presque identitaire.
Son histoire commence bien avant les podiums. Dans les années 1990, le jeune Arnaud arpente déjà les pentes rocheuses de son île, fasciné par le chant des oiseaux et la rudesse du vent. «Avec les enfants du village, on partait explorer les forêts, dit-il. C'est là que j'ai appris à aimer ma terre.»
Ce lien à la nature ne l'a jamais quitté. Adolescent, il rejoint le programme du Duke of Edinburgh Award et devient l'un des premiers Rodriguais à décrocher la médaille d'or. Il y apprend la débrouille, la rigueur et l'endurance. Trois qualités qui deviendront les piliers de sa vie.
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À 18 ans, il intègre la Mauritian Wildlife Foundation (MWF). Pendant huit ans, il y apprend la science du vivant : restauration forestière, sauvegarde des espèces endémiques, gestion d'écosystèmes fragiles. Il se forme à Londres, au Royal Botanical Garden de Kew, et découvre l'exigence du travail de terrain.
Arnaud Meunier entouré des pionniers du Trail de Rodrigues, lors du 15e anniversaire. Quinze ans d'aventure humaine et de solidarité. Ensemble, ils ont fait du trail une tradition rodriguaise, ancrée dans le coeur de l'île.
En 2005, il rejoint la Réserve François-Leguat, encore en construction à l'époque. Vingt ans plus tard, le site est un modèle de conservation : plus de 350 000 arbres plantés, trois espèces de tortues réintroduites, un tourisme écologique respecté.
En 2023, l'Assemblée régionale lui remet une distinction pour sa contribution à la cause environnementale. «Je suis fier de voir Rodrigues revivre. Mais ce n'est pas qu'une histoire de nature. C'est une histoire d'hommes, de passion et de patience», confie-t-il.
Faire courir Rodrigues
Quand la Rod-Trail Association voit le jour en 2011, c'est d'abord une idée simple : faire découvrir Rodrigues autrement. Pas une aventure commerciale, mais une aventure humaine. « Le Trail de Rodrigues, au départ, c'était un pari entre amis. On voulait juste courir, partager, découvrir l'île par ses sentiers.»
Sous son impulsion, le trail rodriguais se structure. La RTA met sur pied une ligue de neuf manches, crée le Trail for a Cause pour financer des causes sociales, et organise des Kids Night Trail afin de sensibiliser les enfants au sport et à la nature. En parallèle, il encourage la participation féminine et forme des jeunes encadreurs.
L'effet est immédiat : le trail devient un phénomène culturel. Dans les villages, on court après le travail, avant le lever du jour. Les familles se déplacent pour encourager les coureurs. Le trail fédère les générations.
«Les Rodriguais ont adopté cette discipline. C'est devenu une manière de se retrouver, d'exister.»
Derrière chaque édition, un travail d'équipe, une vision partagée : faire du trail un moteur social, écologique et économique pour Rodrigues.
L'éclosion d'une génération
Et puis, au fil des années, les efforts se transforment en résultats. Les coureurs formés sur les chemins rocailleux de l'île commencent à briller à Maurice. En 2024, Rodrigues décroche quatre titres nationaux sur quatre possibles et voit quatre de ses athlètes reconnus comme élites par la Commission des sports.
Arnaud Meunier observe cela avec la satisfaction d'un éducateur. «Nos trailers ne sont pas des stars, mais des travailleurs. Ils s'entraînent dans la chaleur, sur des terrains secs et techniques. C'est ce qui forge leur mental.»
Symbole d'une génération montante, la réussite d'Antoinette illustre la vision d'Arnaud : former, transmettre, faire briller Rodrigues au féminin.
L'année de la consécration
Et le 18 octobre 2025, tout bascule. Sur l'île soeur de La Réunion, au départ du Métis Trail, 615 coureurs s'élancent depuis la mythique Grotte du Peuplement. Cinquante kilomètres de montagnes, de sueur et de courage les attendent jusqu'au stade de La Redoute, à Saint-Denis.
Ce jour-là, Rodrigues écrit l'histoire. Brian François Fils s'installe rapidement dans le haut du peloton. Son compatriote Joseph Ravina remonte patiemment. À Ratinaud, au 22e km, il prend la tête. Les deux amis s'entraînent ensemble depuis des années, sur les mêmes pentes arides de Montagne du Sable. Leurs foulées racontent dix ans de discipline silencieuse.
À 12 h 44, François Fils franchit la ligne, vainqueur en 6 h 06 min 51 s. Deux minutes plus tard, Ravina le rejoint. Doublé historique pour Rodrigues.
Et quelques instants plus tard, la couronne féminine tombe elle aussi dans l'escarcelle rodriguaise. Anne Marie John, dossard 7455, remonte une à une ses rivales avant de s'imposer en 7 h 06 min 39 s, 11e au scratch.
Dans la chaleur de La Redoute, l'émotion est immense. Trois Rodriguais sur le podium, trois histoires, un même symbole : l'émergence d'une île entière.
«Aujourd'hui, c'est tout Rodrigues qui monte sur le podium», dira François Fils à l'arrivée.
Pour Arnaud Meunier, resté à Rodrigues, c'est un moment d'une intensité rare. «Je me suis senti fier, bien sûr, mais surtout reconnaissant. Ces jeunes se sont construits ici, sur nos chemins, sans moyens, juste avec du coeur. Ce qu'ils ont fait, c'est le fruit d'un travail collectif.»
Un homme debout
L'année n'a pourtant pas été tendre avec lui. En mai 2024, un infarctus le frappe de plein fouet. «Le stress, les soucis familiaux... mon corps m'a dit stop.» Deux mois de repos forcé, une convalescence lente. «Le plus difficile, c'était de ne rien faire», dit-il avec un demi-sourire.
Séparé de la mère de son fils, il découvre une nouvelle forme d'équilibre. «Je le vois les week-ends. C'est mon moteur. Il a deux ans aujourd'hui, et il a déjà vécu son premier trail.»
Sa résilience inspire. Il reprend peu à peu ses fonctions à la RTA, les réunions, les reconnaissances de parcours, la préparation du Trail de Rodrigues. Pour beaucoup, il incarne cette obstination tranquille propre aux insulaires : avancer, quoi qu'il arrive.
Le trail, moteur d'une île
Au-delà du sport, le trail est devenu une force économique et sociale. Chaque édition du Trail de Rodrigues attire plus de 1 200 participants, neuf nationalités et des retombées tangibles pour les hébergements, la restauration et les transports.
«Le trail, c'est plus qu'une course. C'est un levier de développement.»
Arnaud insiste : tout repose sur le collectif. Des bénévoles, des sponsors modestes mais fidèles, des habitants qui ouvrent leurs cours pour accueillir les coureurs. «Sans eux, rien n'existerait. Le trail, c'est un effort partagé.»
À la tête de la RTA, Arnaud Meunier se voit comme un passeur. Il forme, il conseille, il transmet. Il veut que la relève prenne confiance, que d'autres présidents émergent, que les jeunes s'engagent dans l'organisation.
«Le trail, c'est comme la nature : si tu veux que ça dure, tu dois semer partout.»
Sous sa direction, Rodrigues a appris à courir. Demain, elle apprendra à continuer seule. «Mon rêve, c'est que dans dix ans, on parle encore de cette île comme d'un modèle. Pas parce qu'on gagne, mais parce qu'on reste vrais.»
Le soleil décline sur la réserve. Dans la lumière dorée, des enfants s'élancent sur un sentier improvisé. Arnaud les regarde en silence. C'est là, dans ces foulées hésitantes, que tout recommence.
Le trail, à Rodrigues, n'est pas un sport importé. C'est un langage, une façon de marcher, de courir, de respirer, de vivre.
Et si aujourd'hui Rodrigues rayonne sur les sentiers du monde, c'est parce qu'un homme, un jour, a cru que l'on pouvait courir pour mieux exister.