À l'aube, quand les pirogues de pêche accostent sur les plages de Mbour, une autre forme d'activité, tout aussi vitale, s'intensifie. Celle des femmes transformatrices. Elles sont des centaines, maillons essentiels d'une chaîne de valeur halieutique où elles s'imposent en entrepreneures résilientes. Spécialisées dans le fumage, le séchage et la salaison du poisson, ces femmes, souvent organisées en Groupements d'intérêt économique (GIE), font vivre des familles entières et approvisionnent les marchés local et sous-régional. Un entrepreneuriat à la fois ancestral et moderne, tiraillé entre les impératifs économiques et des défis structurels persistants.
Dans les ateliers de transformation, souvent situés à proximité immédiate de la zone de débarquement, l'activité est frénétique. Les fours traditionnels améliorés, plus économes en bois et moins nocifs pour la santé, crépitent. Ici, la valeur ajoutée est créée à coups de mains expertes. Le poisson frais, périssable, est transformé en produit à longue durée de conservation comme le « thioukaï » (séché) ou le « kethiakh » (fumé), très prisé dans des pays voisins comme le Mali ou le Burkina Faso.
«Cette activité, je l'ai héritée de ma mère. Aujourd'hui, elle permet de scolariser mes enfants et de subvenir aux besoins de la famille », témoigne Aminata Diouf, présidente d'un GIE d'une vingtaine de femmes à Mbour. « Nous ne sommes pas simplement des vendeuses de poisson ; nous sommes des cheffes d'entreprise. »
Leur impact économique est indéniable. En employant principalement des femmes, cette filière contribue directement à l'autonomisation financière de la gent féminine et à la réduction de la pauvreté dans le département. Elle constitue un pilier de l'économie locale, assurant la sécurité alimentaire et créant des richesses à partir d'une ressource naturelle locale.
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Pourtant, le parcours de ces entrepreneures est semé d'embûches. Leur quotidien est un combat contre plusieurs contraintes majeures.
Les transformatrices de produits halieutiques font face à une série de contraintes qui compromettent la viabilité de leurs activités. D'abord, l'accès à la matière première devient de plus en plus difficile. La raréfaction du poisson, conséquence directe de la surpêche et des accords de pêche conclus avec des armateurs étrangers, provoque une flambée des prix au débarquement, réduisant considérablement leurs marges bénéficiaires.
À cela s'ajoute la précarité des équipements. Malgré l'introduction progressive de fours améliorés, nombre de femmes continuent d'utiliser des méthodes traditionnelles, fortement émettrices de fumée. Ces pratiques nuisent à leur santé tout en dégradant l'environnement.
Par ailleurs, la faiblesse des capacités de gestion constitue un frein majeur à la compétitivité du secteur. Les lacunes en comptabilité, en marketing et dans l'accès à l'information financière limitent leurs perspectives d'évolution, d'où la nécessité d'un accompagnement technique renforcé.
Enfin, l'accès au financement formel demeure un obstacle structurel. Dépourvues de garanties bancaires, ces femmes peinent à obtenir des prêts pour moderniser leurs équipements, acheter du poisson en quantité suffisante durant la haute saison ou constituer des stocks stratégiques.
« Notre plus grand défi est le manque de fonds de roulement. Nous avons des commandes, mais sans avance, nous ne pouvons pas acheter le poisson en quantité suffisante », explique Banel Demba Coura Ba, une jeune transformatrice.
Face à ces obstacles, l'ingéniosité et la solidarité sont leurs premières armes. Les GIE leur permettent de mutualiser les ressources, d'acheter en groupe et de négocier collectivement. Des projets de développement et des ONG interviennent également pour renforcer leurs capacités techniques et entrepreneuriales.
La voie de la pérennisation passe par une modernisation accélérée de la filière : adoption de technologies de transformation plus efficaces et plus propres, amélioration de la qualité et de la sécurité sanitaire des produits pour conquérir de nouveaux marchés, et développement de stratégies de commercialisation, y compris via le numérique pour certaines.
L'entrepreneuriat féminin dans la transformation halieutique à Mbour est bien plus qu'une simple activité de subsistance. C'est un secteur économique stratégique, porté par la ténacité des femmes. En leur offrant un accès facilité au crédit, une formation continue et des conditions de travail plus sûres, ces « Baye Fall » de l'économie bleue pourraient non seulement consolider leurs acquis, mais aussi devenir les championnes d'une industrie halieutique sénégalaise plus durable et plus inclusive. Leur réussite est indissociable du développement économique et social de toute la région.