Afrique: Abbas Abdelsalam Idriss, chargé d'Affaires à l'ambassade du Soudan - ' Nous croyons aux solutions africaines pour résoudre les problèmes africains '

8 Novembre 2025

Dans cet entretien, le chargé d'Affaires de l'ambassade de la République du Soudan expose les causes profondes de la guerre dans son pays et situe les responsabilités ainsi que les actions du gouvernement pour y mettre fin.

Excellence, pouvez-vous rappeler les causes profondes de la guerre et comment les premières attaques des Forces de soutien rapide (Fsr) ont plongé le pays dans cette spirale de violence ?

Le conflit qui a éclaté au Soudan le 15 avril 2023 est le résultat de tensions profondes entre l'armée nationale soudanaise (Saf), dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, Président du Conseil de souveraineté actuel, et les Forces de soutien rapide (Rsf), une milice devenue paramilitaire sous le régime de l'ancien Président, Omar el-Béchir. Elle est dirigée par le général «Hemedti».

Comme cause, nous pouvons citer la Révolution de 2019 qui a renversé le régime d'Omar el-Béchir après 30 ans de pouvoir et la transition politique inachevée. Cette révolution a conduit à la mise en place d'un gouvernement avec le partage du pouvoir entre les civils et les militaires (Saf et Rsf) via le Conseil de souveraineté.

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Ce partenariat, tendu dès le départ, a fini par amener l'armée nationale à reconnaître les Rsf comme un groupe paramilitaire qui devraient intégrer ses rangs en deux ans. Mais Hemedti, le chef de Rsf, exigeait un calendrier beaucoup plus long (10 ans), arguant que son groupe avait besoin de temps pour une intégration correcte.

C'était en réalité une stratégie, pour ne pas perdre le contrôle autonome de sa base de pouvoir et de ses sources de revenus parce qu'il était devenu l'homme le plus riche du Soudan avec une fortune estimée à des milliards de dollars.

Selon plusieurs rapports internationaux, ce conflit n'est pas un simple affrontement entre deux généraux, mais une guerre imposée au peuple. Quelle lecture fait aujourd'hui le gouvernement soudanais ?

Oui, c'est une guerre imposée. Vous savez, il y a des convoitises internationales qui jouent un rôle néfaste dans la stabilité du pays depuis de longues dates. Parce que le Soudan est un pays très riche en ressources naturelles, agricoles avec le coton, le sésame, l'arachide, 80% de la production mondiale de gomme arabique, leu bétail, l'or, le pétrole, le chrome, le cuivre, le manganèse, l'uranium, etc. que certaines puissances veulent monopoliser au détriment du peuple soudanais. Personne ne peut nier aujourd'hui qu'il faut relever le défi en transformant cette « guerre des ressources » en une gestion pacifique.

Les Nations unies estiment le bilan actuel à plus de 150 000 morts et 12 millions de déplacés. Quelle est la priorité des autorités face à cette tragédie humaine, notamment avec la famine annoncée dans plusieurs régions ?

Nos priorités peuvent se résumer en cinq grands points dont le préalable est la victoire sur les forces de la milice Fsr pour que stabilité revienne. Ensuite, nous voulons maintenir la légitimité et la souveraineté du pays, faciliter l'aide humanitaire au profit des populations, obtenir le soutien international et traduire devant les juridictions, la milice et ses alliés internationaux.

Comment votre gouvernement réagit-il aux accusations d'ingérence étrangère dont parlent plusieurs rapports et quelles preuves possède-t-il de ce soutien extérieur ?

Les rapports de l'Onu, d'Ong et de médias d'investigation font tous le constat qu'un afflux massif d'armes et de combattants étrangers attise le conflit. Notre pays a même porté plainte au Conseil de sécurité de l'Onu avec des preuves sur l'armement, les lieux de fabrication, des appels téléphoniques entre ces États et la milice, le survol de leurs avions sur le Soudan. Certains de ces aéronefs ont été abattus au Darfour, etc.

On peut se demander, comment une milice dirigée par un homme sans instruction ! Qui n'a jamais fréquenté l'école ! Peut combattre un État pendant deux années consécutives ? Comment peut-elle manier les armes les plus modernes au monde, déployer des drones sophistiqués pour cibler des civils, des installations publiques, etc. La réponse est claire et le monde la connaît.

Et nous avons fourni des épreuves documentées à l'Onu et autres organisations internationales. Parce que c'est la même stratégie qui a été appliquée en Libye, en Somalie et au Yémen. Aujourd'hui, ils veulent l'instaurer au Soudan. Mais leurs tentatives échoueront...

...Excellence, les mêmes enquêtes internationales révèlent la présence de mercenaires étrangers...

Nos bourreaux ont acheminé des milliers de mercenaires en provenance de pays voisins du Soudan, notamment d'Éthiopie, le Soudan du Sud, le Tchad, la République centrafricaine, ainsi que certaines tribus arabes du Mali et du Niger. Consultez les médias internationaux et vous verrez. En janvier 2025, le Président de la Colombie a révélé que des centaines de jeunes colombiens, anciens soldats, étaient utilisés comme mercenaires dans cette guerre à son insu.

Cette annonce faisait suite à des enquêtes journalistiques ayant exposé que ces jeunes avaient été convoyés au Soudan en leur promettant des contrats dans des sociétés de sécurité émiraties, dissimulant ainsi la réalité de leur engagement. Certains de ces soldats ont perdu la vie, d'autres ont partagé des témoignages en ligne décrivant l'enfer de la guerre au Soudan et lançant des appels à leurs familles pour qu'elles pressent le gouvernement colombien à les rapatrier.

Récemment, nous avons appris l'assaut meurtrier contre El-Fasher, au Darfour. Comment l'État compte-t-il rétablir son autorité dans cette région stratégique désormais sous contrôle des milices ?

La milice Fsr a commis des actes d'une violence génocidaire motivée par l'appartenance ethnique et une terreur systématique, prenant pour cible les femmes, les enfants et les personnes âgées. Il lui a été reproché d'avoir audacieusement documenté ses propres crimes choquants comme la preuve de sa criminalité intrinsèque et de son recours au terrorisme. Ces actes constituent des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité pour lesquels des rapports de l'Onu et la Cpi exigent une enquête internationale urgente pour situer les responsabilités.

Un autre rapport du Laboratoire de recherche de l'université Yale (Usa) a mis au jour des preuves accablantes de massacres commis par les Fsr à El Fasher. La Cour pénale internationale a ouvert une enquête sur ce génocide que subissent les tribus africaines au Darfour. Une chose est sûre : notre gouvernement va chasser ses rebelles de tous son territoire, et mettre fin à leurs atrocités.

Comment le gouvernement soudanais perçoit-il l'absence de réaction forte des institutions régionales, notamment de l'Union africaine et de la Ligue arabe, face à ces atrocités ?

L'Union africaine et la Ligue arabe ont montré des divisions internes et une capacité d'action limitée dans la résolution de conflits où plusieurs de leurs membres ont des intérêts divergents. Malgré tout cela, le Soudan est prêt à toutes formes de médiation ou effort pour que la guerre cesse dans le respect de sa souveraineté et pour l'unité nationale.

Quelles mesures le gouvernement met-il en place pour maintenir un minimum de fonctionnement administratif, de service public et d'approvisionnement pour les populations ?

L'État fonctionne avec une haute efficacité et, dès le début de la guerre, le travail administratif de l'État a été transféré à Port-Soudan, dans l'Est. C'est vrai que la guerre a des effets mais on a réussi à faire face à tous les défis durant les deux ans et demi passés.

Pour le moment, la milice ne contrôle que 7% de la superficie du Soudan. Des millions d'habitants ont regagné leurs domiciles et poursuivent leurs activités quotidiennes comme l'a constaté l'Oim. Cette semaine, le gouvernement a décidé de retourner à Khartoum après avoir réhabilité les biens publics.

Existe-t-il des discussions secrètes ou des médiations crédibles capables de rapprocher les parties et d'éviter la partition du Soudan ?

Non, pour le moment ! Le gouvernement est toujours ouvert au dialogue que ce soit avec la milice ou ses alliés pour arrêter la guerre, dans le respect de la souveraineté et l'unité nationale. Nous croyons toujours aux solutions africaines pour les problèmes africains.

Un mois après l'éclatement de la guerre, un accord a été signé à Djeddah en Arabie Saoudite ou l'armée nationale a bien respecté sa part mais les milices ont renoncé après signature. Nous avons compris que leur acte était juste pour gagner du temps et attaquer les bases militaires de l'armée nationale.

Il y a environ deux semaines, à Washington, une rencontre avec le ministre soudanais des Affaires étrangères et son homologue émiratis se sont rencontrés sans parvenir à s'accorder.

Beaucoup parlent d'une « guerre oubliée » et vos arguments tendent vers cette appréhension. Quel message à la communauté internationale et aux peuples africains pour que le Soudan ne sombre pas dans l'indifférence et la famine ?

Oui, c'est une guerre oubliée, le monde ne parle plus de ce qui se passe au Soudan à cause de l'influence des États dont l'implication a été prouvée.

Mon message est qu'ensemble, nous veillons à ce que le génocide du Rwanda ne se reproduise pas au Soudan. Car les sismologues le savent bien, les répliques sont souvent plus dévastatrices que le tremblement de terre qui leur a donné naissance. Je suis optimiste que le monde se réveille et observe ce qui se passe.

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