Ile Maurice: 500 femmes et enfants accompagnés jusqu'ici

Vendredi dernier, le shelter Safe Haven de Gender Links a fêté ses huit ans d'existence. Depuis sa mise en place, sa directrice, Anushka Virahsawmy, et ses encadrants, ont accompagné et relevé 81% des 500femmes et enfants qui y ont séjourné. Cynthia, responsable des enfants à l'abri, fait partie de ces réussites et raconte son long cheminement pour se réapproprier sa vie. Anushka Virahsawmy fait le point sur l'encadrement dispensé à Safe Haven et évoque les proportions alarmantes prises par la violence entre partenaires intimes et les féminicides.

Questions à... Anushka Virahsawmy, directrice de Safe Haven

«Tant que le système d'éducation produira des enfants avec le 'basic literacy', ils s'exprimeront par la violence»

Safe Haven a ouvert ses portes le 1er septembre 2017. En huit ans, combien de femmes et d'enfants avez-vous accompagnés et quel est votre taux de réussite ?

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Jusqu'ici, Safe Haven a accompagné 500 femmes et enfants et notre taux de réussite est de 81 %. Je considère que c'est une super success story pour Gender Links. Il ne faut pas oublier que nous avons commencé petit et qu'au départ, nous étions une maison de transition à Melrose, destinée à accueillir des jeunes filles, qui ne pouvaient plus rester dans les shelters, car elles avaient eu 18 ans, et qui n'avaient nulle part où aller, de même que celles sortant des Rehabilitation Youth and Correctional Youth Centres.

À Melrose, notre capacité d'accueil n'était que de sept places. Safe Haven était le premier halfway home à opérer dans l'île. Nos premières années n'ont pas été de tout repos car après être sorties d'un univers clos, presque carcéral, ces jeunes filles se retrouvaient subitement libres et indépendantes.

Certaines sont parties au bout de trois mois pour ensuite revenir chez nous après avoir réalisé que la vie était dure, d'autres sont revenues enceintes et quelques autres ont rechuté. Progressivement, le profil des personnes venant chercher un hébergement chez nous a changé. C'était surtout des femmes qui ont connu la violence, avec leurs enfants. Comme la demande augmentait, nous avons dû trouver un lieu plus central et plus grand et c'est ainsi que nous nous sommes installés à St-Pierre.

Comment pouvez-vous être aussi précise par rapport à votre taux de réussite ?

Je peux l'être car Gender Links a un système efficace de suivi et d'évaluation. Lorsqu'une femme arrive chez nous, nous recueillons des données à son sujet, par exemple, son jour d'arrivée, sa problématique, son jour de départ, et nous faisons un suivi individualisé même après qu'elle soit partie. Je dois remercier la National Social Inclusion Foundation (NSIF) et son personnel très professionnel, qui ont eu confiance en notre travail d'encadrement et qui nous ont toujours soutenus. Sans le NSIF, nous ne serions pas là aujourd'hui.

Quel type d'accompagnement avez-vous initié depuis le changement de profil de vos résidentes ?

La moitié des femmes ayant connu la violence et venues trouver refuge à Safe Haven n'avaient, pour la plupart, pas cherché à obtenir un Protection order ni ne voulaient aller à la police pour dénoncer leur partenaire violent.

Et ceci pour plusieurs raisons : certaines ne voulaient pas de Protection order mais étaient partantes pour une mesure de précaution, d'autres ne voulaient pas dénoncer leur partenaire parce qu'elles disaient l'aimer encore alors que d'autres ne voulaient pas le faire par peur de représailles. Avec toutes nos résidentes, nous appliquons un programme d'autonomisation sur une base individuelle car ces survivantes de violence ont besoin de temps pour surmonter le traumatisme vécu et cela varie d'une femme à l'autre.

Chez certaines, cela peut prendre un an. Ce programme permet de détruire les mauvaises conceptions. Certaines, par exemple, pensaient qu'il était normal qu'elles soient battues parce qu'elles sont des femmes ou encore que pour quitter un foyer violent, il fallait qu'elles s'assurent au préalable qu'un autre homme les prenne en charge.

Il a fallu leur faire comprendre qu'elles étaient des êtres humains et qu'à ce titre, elles avaient droit au respect, à l'éducation, à l'expression, au droit de dire non ou encore qu'elles n'aiment pas ceci ou cela, sans pour autant subir de violence. Quand elles comprennent cela, on voit la transformation s'opérer. Ce programme permet à la femme de se connaître, de comprendre qu'elle doit prendre du temps pour elle.

Vous savez, un shelter n'est pas un lieu idéal mais un refuge pour celles qui ne savent pas vers qui se tourner ou aller. Celles qui sont passées par Safe Haven et qui sont parties disent que je suis directe, voire sévère, ajoutant toutefois qu'elles peuvent faire confiance à mon staff et à moi et qu'elles savent qu'il y a des personnes qui sont là pour elles. Récemment, une femme qui a séjourné à Safe Haven avec son enfant a décidé de regagner son foyer.

Elle a fait comprendre à son mari qu'elle lui avait donné une leçon en le quittant pour venir à l'abri et qu'il ne devait pas recommencer à être violent. Certaines femmes utilisent Safe Haven comme donneur de leçons et le message qu'elles passent à leur conjoint violent, c'est qu'elles n'ont pas peur de lui. Cela montre aussi qu'elles savent que nous sommes là pour elles.

Votre exercice de suivi et d'évaluation révèle quoi d'autre ?

Que le taux de basic literacy est au plus bas chez les femmes et leurs enfants venant chez nous. Nous accueillons actuellement 30résidents, dont 11 femmes. Parmi, certaines femmes savent dessiner leur nom mécaniquement sans comprendre ce qu'elles font. D'autres ne savent qu'écrire leur nom. D'autres encore savent écrire leur nom et leur adresse et c'est la basic literacy. 90% de nos adhérentes ont le basic literacy ou no literacy. Il n'y a que 10% qui ont la functionnal literacy. Et 95% des enfants ont la basic literacy ou no literacy. Sur ces 19enfants, seuls 4 savent lire et écrire.

La pauvreté est-elle responsable de cette situation?

Je ne le crois pas, car de nombreuses personnes connaissant la pauvreté se sont accrochées et ont réussi. C'est dû en grande partie au système éducatif, qui n'a changé que de nom. Ce n'est pas possible que seuls 17000 enfants entrent en Standard I alors qu'autrefois, ils étaient 35 000. Sur les 2 000 enfants faisant la Form VI (HSC), combien réussiront ? De moins en moins d'enfants réussissent leur scolarité secondaire, et baisser le pass mark améliorera peut-être les résultats mais le niveau restera très bas.

Combien de temps allons-nous continuer ainsi ? On nous dit que tous les enfants ne sont pas faits pour le système académique. Certes, mais ce n'est pas possible qu'un nombre aussi important d'enfants échouent. Il faut arrêter de mettre tout sur le dos de la pauvreté. Je salue feu mon père, Dev Virahsawmy, et Arnaud Carpooran et le personnel de l'université de Maurice, qui ont fait un gros travail sur la langue kreol.

Les enfants qui ne comprennent ni l'anglais ni le français ont besoin du kreol comme langue pont vers ces autres langues. Les enfants qui n'ont que la basic literacy ou no literacy n'arrivent pas à s'exprimer avec des mots. Lorsqu'ils grandissent, ils s'exprimeront par la violence. Par exemple, l'homme ayant la basic ou no literacy, étant possessif et jaloux et n'arrivant pas à l'exprimer en mots, l'exprimera par des coups à sa partenaire.

La femme dans le même cas, qui n'arrive pas à s'exprimer par des mots, va penser que l'homme est violent envers elle parce qu'il l'aime. Si nous continuons ainsi, nous subirons une implosion sociale. Le problème principal reste le système d'éducation. Tan ki nou pa fer dimounn konpran limem, exprim seki li resanti ek rod zis pass mark dan lekol, nou'nn fouti.

Êtes-vous persuadé qu'un autre système d'éducation améliorera la situation ?

Oui, je le crois sincèrement. Et je ne parle pas que de l'académique. Il faut par exemple introduire à l'école un programme d'éducation sexuelle détaillé et simple, qui explique aux jeunes ce qu'est un good touch et un bad touch pour leur éviter de subir des abus mais aussi pour qu'ils comprennent le fonctionnement de leur corps. Il y a de plus en plus de grossesses adolescentes.

Si on expliquait aux garçons et aux filles ce qu'est la puberté et comment fonctionne le cycle menstruel, ils auraient compris les changements dans leur corps, la période d'ovulation et ne se seraient pas exposés à une grossesse précoce. Pa kapav tou zafer tabou. Aret fer bann zafer ki pa tabou vinn tabou. Bizin servi enn langaz ki sa bann zenes-la pou konpran. Si dan sistem ledikasion, ti ena enn bon program lor droits à la santé sexuelle et reproductive plito ki les zot get porno ek al aprann fos zafer lor Internet, ti pou démystifier toutenn sel kout.

Comme dans tous les centres de réhabilitation, faites-vous face à des résidentes dépendantes à la drogue ?

La plupart des partenaires/ maris de nos résidentes sont des consommateurs de drogue synthétique, et lorsqu'ils sont en manque, ils deviennent violents envers elles. C'est la nouvelle problématique que nous rencontrons actuellement. Des femmes en sont aussi des consommatrices et parmi celles qui viennent chez nous, certaines sont clean et d'autres pas. Nous devons faire suivre ces dernières par d'autres organisations. Si elles refusent, nous ne pouvons les garder à Safe Haven.

Quels sont vos projets ?

Nous avons obtenu un terrain avec ENL à Dagotière et nous pensons y démarrer un projet de plantation mais aussi de logements pour les résidentes qui sont prêtes à passer à l'étape supérieure. Nous avons aussi un autre projet de développement de femmes entrepreneurs dans le Sud avec le groupe Omnicane. Nous avons commencé à faire un programme de leadership avec des jeunes dans différentes localités.

L'objectif est de créer un Gender Links Youth Hub pour que ces jeunes leaders abordent avec d'autres jeunes les thématiques de droit à la santé sexuelle et reproductive, de drogues, de violence domestique et de féminicides. Nous faisons une campagne sur ces sujets avec Metro Express Ltd et différents messages sont mis sur les trams. Ils sont présentés comme un échange entre jeunes sur Whats-App, avec un jargon de jeunes, afin de les sensibiliser à ces problématiques.

Justement, nous allions aborder la question de féminicides avec vous. Il semblerait qu'ils prennent des proportions épidémiques ?

Je suis outrée par cette situation. Depuis 2020, il y a eu 28 féminicides et en octobre, il y en a eu trois, dont deux en l'espace de 15 jours. Nous avons analysé ces cas et pour chacun d'eux, il y avait une personne qui savait que la femme subissait des violences mais cette personne s'est tue. Lorsqu'une personne est au courant qu'une femme se fait violenter et qu'elle ne le dénonce pas, elle est autant coupable que l'agresseur-tueur.

C'est trop facile de venir pleurer après la mort de la femme. Il faut que le Protection order devienne plus strict et il ne faut pas donner la possibilité de le retirer une fois qu'il a été mis. Nous devons faire comprendre aux femmes quels sont leurs droits, que ceux-ci ne doivent pas être bafoués et lorsque ça arrive, elles doivent chercher de l'aide. Enough is enough.

Il est temps de dire aux personnes qui savaient qu'une femme était battue et qui est morte sous les coups de son compagnon sans que cette personne ne signale cette violence, qu'elle est aussi coupable que le compagnon tueur. Le plus gros traumatisme en sus de la mort de la femme, est de laisser des enfants orphelins. Mon mot d'ordre est: dénoncer, dénoncer, dénoncer. Pour sauver des vies.

Cynthia, responsable des enfants à Safe Haven

«Si je n'étais pas partie, je serais en prison aujourd'hui, ou lui»

Cynthia, 40 ans, survivante de violence émotionnelle, a trouvé refuge à Safe Haven avec quatre de ses six enfants. Puisqu'elle a suivi le programme d'autonomisation et réussi à se reprendre en main, Anushka Virahsawmy lui a donné l'opportunité d'y travailler en tant que responsable des enfants.

Cynthia vient d'une famille modeste et est l'aînée de trois enfants. Sa grand-mère et sa mère qui les élèvent font des préférences pour son frère qu'elles appellent «ti prins». Ses parents sont séparés depuis qu'elle est toute petite. «Depi tipti mo pena okenn souvenir mo papa. Li pa ti implike dan nou lavi. Mo trouv li, mo konn li mo papa me zame linn asiz ar nou kouma tou lezot zanfan viv li.» C'est peut-être la raison pour laquelle elle s'attache à un homme de plus de 50 ans son aîné. «Kitpar, mo sipoze mo ti pe rod mo papa an li», admet-elle.

L'argent n'a pas d'odeur

Elle le rencontre lorsqu'elle a 13 ans. Il en a 62. Il travaille à l'étranger et à chacun de ses retours, c'est elle qu'il vient chercher. Il lui ouvre un compte bancaire qu'il alimente régulièrement. Argent qui fait taire la conscience des adultes.

Ils ont des rapports et elle est enceinte. Une grossesse qui se solde par une perte. À 17 ans, alors qu'elle est en Form IV, elle tombe à nouveau enceinte et il lui propose le mariage. Proposition qui fait de lui une personne acceptable aux yeux de sa grand-mère et de sa mère. Dès qu'elle atteint la majorité, il l'entraîne à l'État civil. Cynthia hésite à apposer sa signature sur le document officiel et il la fusille du regard. Elle se sent obligée de s'exécuter.

Le couple s'installe dans une maison. À peine son fils né qu'elle tombe à nouveau enceinte. Son mari fait fuir les préposés du planning familial qui viennent la voir. Son comportement a tout du pervers narcissique. Il l'empêche de sortir, d'avoir contact avec les voisins, de se faire des amis.

Il fait progressivement le vide autour d'elle. Quand elle sort, cela doit être en sa compagnie. D'ailleurs, il l'entraîne avec lui lorsqu'il va boire à la taverne du coin. Il achète tout dans la maison, y compris ses serviettes hygiéniques. «Mo pa ti kone mem kouma pay dilo ek lalimier. Li fer tou limem.» Elle enchaîne les grossesses.

Son mari, qui est retraité, perçoit une pension de l'étranger et se met à boire beaucoup et tous les jours. Lorsqu'il est ivre, les reproches pleuvent. «Li repros mwa seki linn aste, li fer body shaming, li dir mwa mo gro, mo vilin, mo pena valer.» Si au début, elle se tait et encaisse en silence, la colère s'accumule en elle, surtout lorsqu'il s'en prend à leurs enfants. «Mo tifi li portante ek li ti pe dir li : 'To gro kouma enn vas. Get to ledan kouma dir lapin.' Enn mo garson inpe pli bazane ki bann lezot, li ti pe dir li ki li nwar. Li dir mwa se pa so zanfan.»

Pas prête pour la vie communautaire

À chaque fois qu'il boit, il lui fait une scène. Il menace de l'étrangler, la frappe avec sa canne, jette le repas qu'elle a cuisiné, marche nu dans la maison. «Mo ti oblize ferm zanfan dan TV room ziska li kalme.» N'en pouvant plus, elle tente de rentrer chez sa mère mais celle-ci estime que sa place est désormais aux côtés de son mari.

Comme Cynthia se tient informée de ce qui se passe dans le pays, elle sait que Safe Haven existe. Elle décide de fuir ce toit violent et d'emmener ses plus jeunes enfants avec elle. «Monn ale san ki mo ti prepar mo sorti ek monn debark Safe Haven.» Pas prête dans sa tête, elle a du mal à s'adapter à la vie communautaire. Au bout de deux mois et demi, elle regagne le domicile conjugal. Les deux premières semaines, son mari est charmant. Puis, les reproches reprennent. «Linn dir mwa : to ti ale ek tonn bizin retourn lamem.»

Un jour, dans un mouvement de colère, il fait tomber une plaque de granit posée sur une table et celle-ci explose, sectionnant une partie de l'orteil de leur fille. Les policiers refusent de prendre sa déposition en lui disant : «Ki ou le nou fer ? Nou'nn fatigue trouv ou. Retourn ou lakaz». Elle emmène sa fille à l'hôpital et dès que son mari a le dos tourné, elle ramasse ses affaires et celles de ses enfants, excepté ceux de son fils, qui est majeur, et de sa fille de 17ans, qui trouve que c'est honteux de vivre dans un shelter. Cynthia part avec ses enfants et retrouve Safe Haven.

Commence alors un long cheminement pour arriver à ne pas tirer sa frustration sur ses enfants, à mieux se connaître, à se familiariser à ses droits et apprendre à être autonome. Elle trouve un emploi dans un supermarché et auprès d'un service traiteur mais les heures supplémentaires lui pèsent. Elle veut rentrer tôt pour être avec ses enfants. Comme plusieurs mamans sont dans son cas, Anushka Virahsawmy, qui se rend compte que Cynthia a commencé à se reprendre en main, lui confie la responsabilité des enfants. Hillary, une autre résidente, lui prête main-forte.

Les enfants l'apprécient beaucoup et l'appellent «Tatie Cynthia». Les adultes viennent souvent se confier à elle, même après ses horaires de travail. «Mo donn bann zanfan boukou gate, sirtou a bann ados pou zot pa fer move soi.»

Cynthia sait que son travail de reconstruction personnelle n'est pas tout à fait terminé mais elle se sait aussi en bonne voie. «Si mo pa ti ale, mo ti pou fini dan prizon ou mo mari ti pou fini laba. Mo pli sir ki sa ti pou mwa.» On devine ce qu'elle veut dire.

Cynthia ne veut pas refaire sa vie. Avoir un ami certes mais pas de vie commune. «Mo tenir a gard mo liberte. Aster mo priorite se ledikasion mo bann zanfan, sirtou mo bann tifi. Mo pa le ki zot fer mem lerer ki mwa. Mo le zot gagn enn travay ek zot prop lakaz ek ki zot pa soumet divan enn zom.»

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