Autrefois, pour être connu et reconnu, il fallait faire étalage de sa bravoure ou de sa connaissance. Nous connaissons tous des récits de héros, de légendes connus pour avoir fait montre d'un courage hors du commun.
Quant au second moyen cité, il nécessitait une perspicacité d'analyse éprouvée et approuvée par un comité habilité pour la tâche. Par suite, avec la formalisation ou la codification de l'écriture, la prise de position s'est vue validée par des processus de certification de plus en plus pointus. C'est ainsi que naquirent les diplômes et autres titres de validation.
Le doctorat devenant le plus haut degré de reconnaissance d'une expertise en un domaine donné. Pour écrire, pour être publié, il fallait être autorisé au moins par un niveau d'instruction suffisant pour ne pas se livrer à une vindicte intellectuelle. Les profanes évitaient de se faire rattraper par la patrouille ô combien vigilante d'une classe d'érudits, jaloux, et à juste titre, de leurs legs obtenus par tant de sacrifices et de lectures. On marquait donc l'humanité par les grands moyens.
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Ce qui contraste brutalement avec le contexte d'aujourd'hui où le premier venu peut se targuer d'être entré dans l'histoire, parce qu'ayant ouvert une page, une chaîne ou un compte qui lui permet, sans aucun contrôle, aucune certification rigoureuse, de distiller ses connaissances.
L'expertise s'est enlisée dans un désert de banalités. Toutes ces portes ouvertes par la technologie nous plongent dans un océan d'informations sans pour autant disposer d'outils pour démêler le vrai du faux, l'utile de la futilité. Les plus impactés étant certainement les plus jeunes.
En effet, ils se retrouvent assaillis de toutes parts par la multitude de tâches proposées et/ou à faire entre les leçons, les jeux vidéo, les "lives", les différentes "applis", entre autres possibilités. La liste est loin d'être exhaustive. Le plus désolant, c'est la porte ouverte à une certaine catégorie de personnes, parce qu'il n'y a plus de filtres, de se présenter en spécialistes de tout et de rien, à distiller gratuitement des avis souvent loin d'être de la lumière et à surtout déverser une haine mal contenue. Des pensées incendiaires, jadis restées muettes par manque d'outils de vulgarisation, saisissent l'opportunité de se retrouver dans la place publique.
Les outils numériques banalisent la parole publique pour malheureusement séparer les peuples dans un monde où, paradoxalement, la célébration des différences culturelles semble être l'horizon. Si l'on n'y prend garde, les prochaines crises entre les peuples naîtront du numérique. D'ailleurs, on se rappelle tous du Printemps arabe, parti de l'image d'un adolescent, s'immolant par le feu, et partagée dans les réseaux sociaux. En un clin d'oeil, en un clic, une vague de contestations emporta avec elle des régimes ayant perduré pendant quelques décennies.
On peut discuter du caractère louable ou non des ressources numériques qui avaient fait office de catalyseur. Mais il faut dire que de nos jours, on semble plus noter des dérives ou écarts de langage. Les récentes et multiples interpellations du Procureur de la République le prouvent à suffisance, on assiste clairement à la déchéance de la parole publique. Il fût une époque relativement proche où ces délits ne se constataient pratiquement pas. Justement ! Pas parce qu'ils n'existaient pas, mais parce qu'il n'y avait pas moyens de les diffuser.
Il urge donc, à travers l'école par exemple, de trouver des voies et moyens, dans l'encadrement et la formation, pour un meilleur usage de la toile. Il s'agira moins d'entraver la liberté de pensée que de protéger l'écosystème social. Ailleurs, dans le monde occidental notamment, ne peut accéder à certaines plates-formes ou sites internet qui veut. Ces restrictions protègent particulièrement les plus jeunes d'une dépendance toxique aux activités comme les jeux de hasard ou autres sites adultes. Sur ce plan, on serait vraiment bien inspiré de nous mettre à jour avant que la goutte de trop ne fasse déborder le vase du vivre ensemble.
Nos jeunes nations étant souvent bâties sur des équilibres fragiles, ou du moins sensibles, hérités de faits coloniaux, il ne faudrait surtout pas jouer avec l'exception sénégalaise où le cousinage à plaisanterie a fini de se dresser comme un puissant levier d'une bonne cohabitation. L'équation à n inconnues sera certainement de trouver le juste milieu entre modernité, ouverture, liberté d'expression et préservation du patrimoine inestimable de la vie de communauté qui fait notre force.