Dans cette interview, Ameth Fall Braya, spécialiste en fret aérien et en transport international et logistique, analyse les perspectives du Corridor Dakar-Bamako. À l'en croire, elles sont bonnes et peuvent porter les économies des deux pays.
Quelles peuvent être les retombées pour des secteurs tels que le commerce ?
Pour le Sénégal, le Mali représente un marché de plus de 20 millions de consommateurs. Les produits sénégalais (agroalimentaires, pharmaceutiques, matériaux de construction, services) retrouveront un débouché naturel et proche. Les industries sénégalaises pourront sécuriser leurs approvisionnements en matières premières (coton, bétail) en provenance du Mali.
Pour le Mali, l'accès facilité aux biens de consommation, aux équipements et aux intrants par le Sénégal stimulera son économie et améliorera le niveau de vie de sa population. La fin des sanctions rétablit également les flux financiers et les investissements. Entre les deux pays, la relance du tourisme régional passe par la sécurisation des zones frontalières et des axes de communication et permettra la relance du tourisme entre les deux pays et attirera à nouveau les investisseurs internationaux qui fuyaient l'instabilité.
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Il faudra aussi aller vers des investissements dans les zones minières : le Mali, riche en or, pourra attirer des investissements pour l'exploration et l'exploitation de nouveaux gisements. Les sociétés minières, souvent basées à Dakar, bénéficieront de cette dynamique, et le Sénégal pourra fournir des services logistiques et techniques avancés à ce secteur.
La visite du 19 novembre 2025 est donc hautement symbolique et pratique. Elle vise très probablement à acter la fin de la crise et le retour à une coopération technique normale, à accélérer les projets d'infrastructures bloqués par l'instabilité (ex : le projet de rénovation du rail), mais également à envoyer un signal aux investisseurs privés, en montrant que l'axe Dakar-Bamako est de nouveau ouvert et sécurisé pour les affaires.
La stabilisation du Mali ouvre une ère de prospérité partagée, mais pour que ces secteurs-clés (commerce, logistique portuaire, transports) en tirent un profit maximal, une transformation stratégique et opérationnelle est nécessaire. Au-delà de la simple reprise des échanges, l'objectif est de créer un marché régional intégré.
Au lieu d'exporter uniquement des matières premières brutes (coton, bétail) du Mali vers le Sénégal, il est important de développer des unités de transformation au Mali (filature, tanneries) avec des partenariats sénégalais pour l'expertise et le financement. Le Sénégal exporterait alors des biens d'équipements et des intrants pour ces industries. Pour la promotion des chaînes de valeur régionales, il faut créer une chaîne de valeur « céréalière » où le Mali produit le riz « paddy » et le Sénégal, avec ses rizeries plus performantes, assure le décorticage, le conditionnement et la commercialisation pour les deux marchés.
Quel doit être le rôle du Port autonome de Dakar ?
Le port de Dakar ne doit pas se contenter d'être un point de transit, mais il doit devenir une plateforme de création de valeur. Dans le même sens, pour s'aligner avec la vision des autorités sénégalaises, le Port de Dakar doit adopter une nouvelle posture pour être un hub régional de référence, en phase avec la Vision Sénégal 2050.
Le Port autonome de Dakar et ses partenaires privés doivent implanter des « zones de dégroupage » ou des « plateformes logistiques » à Bamako et dans d'autres villes clés du Mali. Le préacheminement, le dédouanement et la préparation des commandes pourraient y être effectués, désengorgeant le port de Dakar et rapprochant les services du client final malien. Il faut aussi mettre en place une plateforme numérique unique qui permet aux exportateurs et importateurs maliens de tracker leurs conteneurs en temps réel, de la saisie à Dakar jusqu'à la livraison à Bamako. Cette transparence réduit les incertitudes et les coûts de possession.
Comment les deux pays peuvent-ils booster la logistique portuaire ?
Il faut développer des chaines de valeur un créant des Centres de distribution régionaux pour attirer les grands groupes internationaux pour qu'ils utilisent Dakar comme hub de distribution pour toute l'Afrique de l'Ouest. Les produits destinés au Mali seraient stockés, reconditionnés et expédiés de Dakar. Dans cette dynamique, pour mettre en oeuvre le concept de « Logistique 4.0 », il est important d'investir dans des solutions de stockage intelligentes, favorisant une gestion automatisée des entrepôts et une analyse des données pour anticiper les flux et optimiser les rotations.
En outre, la construction du port de Ndayane en eaux profondes doit intégrer dans sa conception les besoins spécifiques du trafic malien (terminaux dédiés, connexion ferroviaire intégrée). Pour le volet transport, l'objectif est de faire du corridor Dakar-Bamako, l'un des plus efficaces d'Afrique de l'Ouest. Il faut également miser sur le ferroviaire pour moderniser la ligne Dakar-Bamako pour en faire la colonne vertébrale du transport de marchandises (conteneurs, céréales, minerais).
L'objectif est d'offrir un service régulier, rapide et moins cher que la route. Même si cette dernière doit être sécurisée et bien entretenue pour les produits à haute valeur ajoutée ou périssables (produits agroalimentaires, pharmaceutiques) qui nécessitent une flexibilité et une vitesse supérieures. Il est important de créer des opérateurs logistiques intégrés qui favorisent l'émergence de sociétés qui maîtrisent toute la chaîne : du port à la destination finale, en utilisant le mode de transport le plus adapté (route, rail).
Et enfin, mettre en place des Partenariats public-privé (Ppp) pour financer la rénovation du rail et des routes étant donné que les gains de productivité (péages, redevances) rembourseront l'investissement initial. Pour tirer un profit accru, les trois secteurs doivent fonctionner non pas en silos, mais comme un écosystème unique et intégré. Booster la compétitivité des Pme sénégalaises et maliennes dans le contexte post-crise et d'intégration renforcée n'est pas un simple objectif, mais une nécessité pour que la croissance profite au plus grand nombre.
Au plan national, il faut améliorer l'environnement des Pme : simplification des procédures administratives, financement innovant, pôles de compétitivité. Au plan bilatéral, il faut faire de l'intégration un avantage concurrentiel : statut de Pme régionale, harmonisation des normes, chaînes de valeur transfrontalières. La visite du ministre des Transports est une première étape ; elle doit être suivie d'un « Plan Marshall pour les Pme régionales » porté au plus haut niveau des deux États.