Le Président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye et le Premier ministre, Ousmane Sonko ne sont finalement pas parvenus à démentir cette lecture hostile à tout bicéphalisme, à toute dyarchie au sommet de l'État. À l'instar du tandem Senghor/Dia, de Diouf face aux héritiers senghoriens, de Wade et de ses enfants putatifs, ou encore de Macky et de ses numéros deux, les frères siamois ont fini par céder sous l'épreuve du pouvoir. Analyse d'une rupture qui prend les airs d'un déjà-vu.
Plus d'un observateur est demeuré sidéré devant le spectacle que donnent au champ politique sénégalais le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et le Premier ministre, Ousmane Sonko. Ils ont asséné un véritable coup de massue aux analystes tant ils avaient, l'un et l'autre, offert les gages d'une amitié que l'on croyait presque inaltérable. Mais les ambitions des uns et autres, les calculs politiques voire politiciennes sont en passe de briser le duo. Comme Senghor, Diouf, Wade et autres Macky, Diomaye n'échappera à cette règle rendue célèbre par le poète-président : « niary kouy mounouniou bok mbalka » (deux crocodiles ne partagent pas un marigot).
La rupture Senghor/Dia plombe l'envol du Sénégal
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
La jeune République du Sénégal a traversé sa première crise postindépendance lors des événements de décembre 1962 opposant le président Léopold Sédar Senghor au président du Conseil Mamadou Dia. Deux figures qui avaient oeuvré de concert pour conduire le pays vers la souveraineté internationale sans effusion de sang, faisant ainsi de pays de la Téranga un havre de stabilité dans une Afrique tourmentée. Toutefois, à l'épreuve de l'exercice du pouvoir, les dissensions émergèrent rapidement et aboutirent à l'arrestation du Maodo. La suite est connue. En 2017, dans une longue interview accordée au groupe Sud Communication, feu le professeur Amadou Makhtar Mbow affirmait que cette rupture douloureuse avait entravé l'élan du Sénégal vers l'émergence.
Diouf: de l'article 35 à la désenghorisation
Lorsque Abdou Diouf accéda aux responsabilités, en vertu de l'article 35 de la Constitution qui attribuait le dauphinat au Premier ministre, nombre d'analystes estimaient qu'il ferait face à de sérieuses difficultés devant feu Djibo Leyti Ka ou encore Moustapha Niasse, dépositaires d'une légitimité historique au sein de l'appareil du parti. Mais l'administrateur civil qu'il était maîtrisait déjà l'art de gérer des personnalités au fort tempérament afin de consolider son assise.
Il s'appuya d'abord sur feu Jean Colin, tout-puissant ministre de l'Intérieur jusqu'en 1990. Pendant une décennie, Abdou Diouf s'est en effet reposé sur ce personnage très controversé pour atteindre ses objectifs. Entre-temps, il avait mené à bien la désenghorisation, assurant sa mainmise sur le Parti socialiste. Cela lui permit de demeurer dix-neuf ans au pouvoir, poussant Moustapha Niasse et Djibo Leyti Ka à quitter le navire après le fameux congrès sans débat qui avait consacré son ami Ousmane Tanor Dieng
Wade et ses fils putatifs
Porté par une vaste coalition, l'opposant charismatique Abdoulaye Wade finit par conquérir le pouvoir le 19 mars 2000, marquant ainsi la première alternance politique au Sénégal. À soixante-quatorze ans, il brise enfin le plafond de verre et échappe au statut d'opposant éternel. Mais la question de sa succession se pose aussitôt. Idrissa Seck, naturellement, se projette vers la magistrature suprême.
Surnommé « l'homme de la Marche Bleue », il place ses fidèles aux postes stratégiques et engage une politique de démantèlement du Parti socialiste par le biais d'audits. Ministre d'État et directeur de cabinet, il accède à la Primature en 2004. C'est pourtant le début de sa déchéance. Il se retrouvera empêtré dans les chantiers de Thiès, en dépit du non-lieu total obtenu avant la présidentielle de 2007. Pendant qu'Idy s'égare dans les rendez-vous de midi au Palais, Macky Sall tisse patiemment sa toile vers le sommet.
Passé par l'Intérieur, il rejoint ensuite la Primature puis l'Assemblée nationale. Mais, à l'image d'Idy, il sera lui aussi victime de la cabale des faucons lorsque le président de la commission des finances, Mamadou Seck, osa convoquer Karim Meïssa Wade devant la représentation nationale au sujet des chantiers de l'OCI. La suite est connue, avec la loi scélérate portée par Sada Ndiaye. Avant Idrissa Seck et Macky Sall, Abdoulaye Wade s'était d'ailleurs déjà séparé d'autres numéros deux, notamment le professeur Serigne Diop et Me Ousmane Ngom.
Macky Sall et la phobie des numéros deux
Ayant très tôt perçu la fragilité de son parti face à la puissance des alliés, Macky Sall instaura une gouvernance de partage. Moustapha Niasse fut envoyé à l'Assemblée nationale, mais il ne bénéficia d'un mandat de cinq ans qu'après avoir solennellement renoncé à toute candidature en 2019, et à tout soutien interne -- Malick Gakou étant alors dans le viseur. Ousmane Tanor Dieng, engagé dans une rivalité feutrée avec l'enfant de Keur Madiabel, obtint la présidence du Haut Conseil des collectivités territoriales, non sans avoir entériné la liquidation politique de Khalifa Ababacar Sall et de Barthélémy Toyes Dias.
Après avoir neutralisé ses alliés en les réduisant à leur plus simple expression, Macky Sall s'organisa pour se maintenir au pouvoir. Son jeu de « ni oui ni non » finit par se retourner contre lui. Le délit d'ambitions provoqua plusieurs ruptures, notamment avec Aminata Touré, puis avec Ali Ngouille Ndiaye, Mameboye Diao et même son « frère » Mahammed Boun Abdallah Dionne, lorsque le choix de Benno se porta sur Amadou Ba pour la présidentielle du 24 mars 2024. Paradoxalement, il sabota lui-même ce choix en propulsant Diomaye et Sonko grâce à une loi d'amnistie issue du protocole du Cap Manuel, dont l'intégralité des termes demeure encore inconnue.
Diomaye n'est plus Sonko
On pensait que Diomaye et Ousmane Sonko avaient tiré les leçons du passé et qu'ils éviteraient les mêmes écueils. Il n'en fut rien. Les arcanes du pouvoir et ses fastes finissent toujours par rattraper ceux qui y accèdent. Sans exception, ou presque -- car nul n'est Mandela à volonté. Diomaye Faye déclarait devant la presse s'être battu dix ans pour conduire son « ami » à la magistrature suprême, et qu'en onze jours celui-ci avait fait de lui l'homme le plus puissant du pays.
Ousmane Sonko, pour sa part, avait préféré la candidature de Diomaye Faye, simple secrétaire général du parti, à celle du numéro deux, Birame Souley Diop, et d'autres prétendants déclarés. Ils formaient un tandem que l'on disait indissociable. Mais ils ont oublié une donnée fondamentale : le pouvoir ne se partage pas, car il est jaloux. Aucune dyarchie ne survit sous nos latitudes républicaines. La cohabitation non plus. Il ne peut exister un président légal et un président légitime. En somme, le pouvoir refuse la duplication.
À l'image de Senghor et Dia, de Wade et de ses fils putatifs, ou encore de Macky Sall et de ses numéros deux, Diomaye et Sonko pourraient voir leur association s'effriter. Leur idylle aura peut-être duré le temps d'une rose. Reste à savoir lequel prendra l'ascendant sur l'autre. Jusqu'ici, les présidents ont remporté les trois précédents duels (Senghor, Diouf, Wade). Seul Macky Sall pourrait être accusé de parricide pour avoir « tué le père ». Ici, c'est l'hypothèse d'un fratricide qui se dessine. Gare à celui qui commettra la faute irréparable.