Les hommes et femmes, politiques devraient toujours se méfier des slogans qu'on leur construits pour leurs campagnes électorales et qui peuvent se révéler scélérats. Qui se souvient encore de celui inventé pour Abdou Diouf, il y a un quart de siècle, par un spécialiste du genre, payé certainement à prix d'or, et qui s'est fracassé contre les murs d'une comptine qui n'était pas qu'une simple accroche mais une promesse : « Sopi ! »
La première erreur de Bassirou Diomaye Faye aura été sans doute d'avoir bâti toute sa campagne présidentielle sur une formule attrayante au point de vue du marketing mais dangereusement équivoque : « Diomaye mooy Sonko. » Dire que cette affirmation est inexacte ce n'est pas porter un jugement de valeur, car si elle est fausse c'est tout simplement parce qu'on n'est jamais que soi-même. Ce qui est déjà difficile. En effet, nous butons toujours sur le mur de l'altérité et que l'autre est un autre corps, une autre histoire, un autre choix de vie...
L'histoire récente nous a montré que malgré les emballements, les serments de fidélité ou les marques de fraternité des moments héroïques le Che n'était pas Castro, Chou en Lai n'était pas Mao, Compaoré n'était pas Sankara et que bien entendu Mamadou Dia ce n'était pas Senghor !
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Pour tous ces duos, comme pour celui qui nous concerne ici, la question n'était pas de savoir si l'un des deux allait se "déclarer", comme l'aurait dit Giraudoux. Il s'agissait plutôt d'identifier lequel resterait loyal et porté à l'abnégation, lequel choisirait la domination, à quel moment surviendrait cette déclaration et quel incident viendrait la précipiter. Avec l'espoir que le plus faible, constitutionnellement parlant, ait l'intelligence de Chou en Lai ou la foi de Mamadou Dia... et que la révélation des nuances ne donne pas lieu à un bain de sang.
Est-ce que « Sonko mooy Diomaye » ?
Diomaye n'est donc pas Sonko, c'est tant mieux pour chacun d'entre eux et tant mieux pour nous. Mais cela n'implique pas qu'ils cessent d'être frères car ce qui les oppose aujourd'hui relève de la politique et non des sentiments et c'est cela que devraient garder en tête tous ceux qui se bousculent pour s'ériger en médiateurs.
Le plus étrange ce n'est pas qu'ils ne soient pas interchangeables mais qu'on s'aperçoive si tard de leur différence qui était pourtant palpable tout au long de la campagne présidentielle et qui est devenue plus visible après la prise du pouvoir, jusque dans les apparences.
On a ainsi vu l'un s'attacher à se trouver une tenue, comme une chenille devient papillon, tandis que l'autre, à part une unique apparition en habit de chef yoruba(?), jugeait qu'il était assez connu pour se passer d'uniforme. Cette différence est tout naturellement appelée à s'accentuer tant qu'ils seront aux commandes du pays.
Mieux, en remontant à la formule « Diomaye mooy Sonko » qui a fait le succès de la campagne présidentielle de 2024 on s'aperçoit vite qu'elle portait en elle les germes d'une interprétation disruptive.
« Diomaye mooy Sonko » ne signifie pas forcément que « Sonko mooy Diomaye » car l'ordre dans lequel sont désignés les deux protagonistes a son importance. Celui qui est cité en premier lieu est tout entier dans le second qui est son référant et il doit s'efforcer de l'égaler. Ainsi pendant les vingt mois écoulés, on a vu celui qui pourtant occupe la place la plus élevée, hiérarchiquement, tenter de grandir les prérogatives du second, semblant même oublier quelquefois qu'on n'était pas en régime parlementaire. A contrario ce dernier n'a pas hésité à lui rappeler, il y a quelques jours encore, que c'est lui qui l'avait choisi parmi d'autres... sans préciser que ce choix obéissait à des raisons de stratégie politique.
Autre nuance dans « Diomaye mooy Sonko » le parallélisme des formes n'est pas respecté, l'un des protagonistes y est désigné par son prénom et l'autre par son patronyme. Le fait qu'on ait préféré dire « Diomaye mooy Sonko » plutôt que « Diomaye mooy Ousmane » peut accréditer l'idée qu'il y a une sorte de condescendance, ou pour le moins de familiarité précoce, à l'endroit de l'un, alors que l'autre fait l'objet d'une forme de dévotion, voire de vénération, comme s'il était appelé à un plus grand destin. Dans notre histoire post coloniale seul Senghor a eu le privilège de n'avoir jamais été désigné que par son patronyme, peut-être parce que la fonction présidentielle gardait encore une certaine sacralité.
Ce ne sont pas là que de petites chicaneries jésuitiques dérisoires dans le contexte actuel car la politique est l'art de la manipulation et sa parole est toujours pleine de nuances dont certaines ne sont comprises que par les initiés. C'est parce qu'il y avait trop de non-dits dans le duo Sonko -Diomaye qu'il a moins bien résisté que la « tandemocratie » Medvedev-Poutine, fondée sur un contrat en bonne et due forme et non sur un discours politique.
Le premier cité n'a pas fait campagne sur le slogan « Medvedev mooy Poutine », en version russe, parce qu'il était entendu que son rôle était de chauffer la place et non pas de s'incruster ou d'exercer pleinement les fonctions qui y sont attachées.
Au Sénégal nous sommes prisonniers du « maslaha », même sur les sujets les plus graves.
Pourquoi pas « Sonko akk Diomaye ?
Était-il possible d'associer Diomaye et Sonko dans un même slogan sans courir le risque d'interprétations divergentes ? La formule la plus logique, mais qui n'est sans doute pas la plus percutante, pourrait être « Sonko akk Diomaye », ce qui signifie tout autre chose que « Diomaye mooy Sonko ».
C'est un slogan qui exprime clairement que même si l'appui que Sonko apporte à Diomaye est déterminant, il n'est pas exclusif et que d'autres soutiens peuvent s'y ajouter. Elle relativise certes la place du leader charismatique du Pastef, mais elle est plus conforme à la réalité et nous aurait sans doute fait faire l'économie de la querelle entre APTE et la « Coalition Diomaye Président » qui a mis à jour les premières dissonances entre ceux qu'on considérait, à tort, comme des frères siamois.
Diomaye a été en effet élu par une coalition de partis et d'organisations et s'il est incontestable que l'essentiel de ses voix vient des inconditionnels de Sonko, d'autres qui prêchaient le changement sans adhérer à la personnalité de celui-ci, ont voté pour un candidat au profil plus lisse. La preuve en a été fournie aux élections législatives anticipées au cours desquelles Pastef, faisant cavalier seul, a perdu quelques centaines de milliers de voix.
« Sonko akk Diomaye » c'est moins valorisant pour le premier que « Diomaye mooy Sonko », mais au moins c'est une formule sans équivoque et qui a le mérite d'être claire. Malheureusement nous sommes en politique et la clarté n'y est pas une vertu cardinale.