Sénégal: Dr Momar Thiam, expert en communication politique - Une possible mise en scène destinée à stopper le processus électoral... »

27 Novembre 2025

Le coup d'État survenu hier, mercredi 26 novembre, en Guinée-Bissau, soulève de nombreuses interrogations. Pour le Dr Momar Thiam, les événements pourraient être une mise en scène orchestrée par le président Embaló lui-même pour interrompre le processus électoral et éviter une défaite annoncée. Entre manoeuvres institutionnelles, enjeux militaires et pressions internationales, la situation reste complexe et préoccupante pour la stabilité de la région, a fait remarqué M. Thiam dans cet entretien accordé à Sud quotidien.

Dr Thiam, comment interprétez-vous les événements en cours en Guinée-Bissau ?

Il me semble que le président Embaló a grandement contribué à cette situation, notamment par sa démarche visant à écarter de la course tous ses adversaires sérieux. Je pense notamment au candidat du PAIGC (Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert), Domingos Simões Pereira. Je souhaite également évoquer la candidature éventuelle de Nuno Gomes Nabiam qui, finalement, semble l'avoir soutenu, ainsi que d'autres candidats susceptibles de le concurrencer. Il a cherché, avec, dans une certaine mesure, la complicité de la Cour suprême, à les éliminer, parfois en avançant des arguments fallacieux : dépôt tardif, manque de temps pour vérifier les dossiers, etc. Voilà le premier élément.

Le second élément, c'est que vous savez mieux que moi que le PAIGC est une véritable machine électorale, capable de mobiliser les masses. Même sans présenter de candidat, il peut soutenir quelqu'un et devenir un rouleau compresseur lors des élections. Preuve en est : lors des dernières législatives, la coalition dirigée par le PAIGC a largement remporté les élections. Ces deux éléments contextuels ont, à mon sens, pu faire craindre à Embaló que cette présidentielle lui soit défavorable, car il savait qu'il ne pouvait pas gagner au premier tour et qu'il risquait de perdre même au second.

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À votre avis, qu'est-ce qui justifie ce coup d'État, survenu à vingt-quatre heures de la publication des résultats provisoires de la présidentielle ?

Pour comprendre, il faut revenir à l'histoire récente des coups d'État dans le pays. Entre 2019 et 2024, Embaló affirme avoir déjoué deux tentatives de putsch et arrêté lui-même les protagonistes. Lors du dernier épisode, en 2022, deux ou trois militaires ont été blessés par balles. On l'a ensuite vu dans une grande salle du palais, entouré de militaires et de hauts gradés, expliquer que, en tant que général, il avait fait échouer la tentative. Ces événements lui ont, selon lui, donné des raisons pour dissoudre l'Assemblée nationale, alors largement dominée par l'opposition. Le pays a alors fonctionné avec des institutions instables, en « dents de scie ».

Tous ces éléments nous ramènent à la présidentielle actuelle. Son principal opposant, Domingos Simões Pereira, leader du PAIGC, avait fui le pays depuis plus d'un an, affirmant que sa vie était menacée et qu'on l'accusait de malversations financières. Il vivait entre Lisbonne et Paris. Il a finalement pris son courage à deux mains pour revenir et annoncer sa candidature aux élections générales (présidentielle et législatives), mais celle-ci a été rejetée, comme d'autres candidatures, dont celle de Nuno Gomes Nabiam, qui s'est plus ou moins rallié à la cause d'Embaló. On ignore encore par quel artifice.

Entre-temps, le candidat indépendant Fernando Dias da Costa, soutenu par le PAIGC, aurait réalisé de bons scores dans plusieurs grandes régions, sauf à Gabú. Des simulations ont montré qu'il pourrait remporter la présidentielle, à tort ou à raison, car seuls les résultats définitifs le confirment. Face à cette incertitude, il semblerait qu'Embaló ait demandé à la commission électorale de ne pas publier les résultats provisoires jeudi. Mais la commission se serait retrouvée embarrassée, sous la pression des observateurs internationaux, notamment des États-Unis.

Vous semblez confirmer la thèse selon laquelle ce coup d'État serait un complot orchestré par Embaló pour empêcher le candidat élu de prendre le pouvoir ?

Il semblerait effectivement qu'il ait fomenté ce scénario pour interrompre le processus électoral, tout simplement parce qu'il perdait les élections. Sinon, comment expliquer que dans un pays normalement constitué, un président, supposé être arrêté par des putschistes, appelle des journalistes (AFP, Jeune Afrique, France 24) pour dire qu'il a été renversé et détenu ?

C'est lui, la « victime », qui déroule le scénario en direct et informe la communauté internationale. Il faut un minimum de bon sens pour comprendre que quelque chose ne tourne pas rond. D'ailleurs, le journaliste de France 24 a lui-même été surpris. Embaló semblait calme et disait ne pas être en danger, alors même que les putschistes avaient arrêté le ministre de l'Intérieur, le chef d'état-major et son adjoint. Clairement, quelque chose cloche. Beaucoup d'observateurs à Bissau s'interrogent donc sur une possible mise en scène destinée à stopper le processus électoral et à éviter qu'Embaló ait à reconnaître une éventuelle défaite.

Peut-on espérer la reprise du processus électoral ou un retour rapide à l'ordre constitutionnel ?

Il y a un véritable imbroglio politico-militaro-institutionnel. On peut se demander si la commission électorale pourra proclamer les résultats provisoires. Il faut écouter attentivement la déclaration des auteurs du coup d'État. Lgénéral qui lisait le communiqué affirmait que le pays faisait face à une menace extérieure, soutenue par un baron de la drogue et une haute personnalité nationale. Cette partie de l'allocution est peu relevée.

On se souvient qu'en 2022, un avion transportant des tonnes de drogue a été bloqué à l'aéroport Osvaldo Vieira. Sa cargaison a disparu du jour au lendemain et l'équipage initialement composé de cinq personnes n'en comptait plus que quatre, l'un étant mort dans des circonstances obscures. La DEA américaine est venue récupérer les quatre survivants pour les interroger.

Dans ce contexte, Embaló avait demandé à son ministre de l'Intérieur, Botché Candé, d'aller chercher des soutiens spirituels à l'intérieur du pays, craignant que les Américains ne veuillent sa peau. Les images existent. À mon sens, ce soi-disant coup d'État pourrait donc être une mise en scène destinée à interrompre le processus électoral, parce que le président sortant se sentait menacé, sachant qu'il avait perdu.

Donc, le processus électoral est-il définitivement compromis ?

Ce qui risque de se passer... Le coup de force a été initié par des militaires, notamment le haut commandant de l'armée de terre. On peut espérer qu'ils remettent rapidement le pouvoir aux civils, comme cela s'est fait ailleurs. Mais vu le contexte sous-régional, marqué par la montée des juntes militaires, il est peu probable que ceux qui ont pris le contrôle à Bissau lâchent facilement. Même si le scénario est orchestré, ils pourraient décider de conserver le pouvoir et mener leur propre agenda.

Quel rôle pour la CEDEAO dans cette crise ?

La CEDEAO est souvent sollicitée dans ce type de crises, mais elle se limite généralement à condamner par communiqué, faute de moyens coercitifs. Elle dispose pourtant de la force ECOMIB à Bissau, mais son rôle reste limité. La CEDEAO avait été alertée lorsque Embaló muselait l'opposition, mais n'était pas intervenue. Même au Sénégal, lors de la crise politique pré-présidentielle de 2024 entre PASTEF et l'ancien pouvoir, seuls des communiqués avaient été émis. Elle ne peut pas imposer sa ligne aux États.

Quels risques pour le Sénégal ?

Comme on le dit, si la Guinée-Bissau tousse, le Sénégal éternue. Le Sénégal est donc directement exposé. Politiquement, il doit suivre la situation de près et, sur le plan sécuritaire, renforcer son dispositif de renseignement pour anticiper toute évolution pouvant affecter sa stabilité. Ce type de troubles favorise la réorganisation de forces occultes, notamment les trafiquants de drogue et d'armes.

Y a-t-il un lien avec le retour anticipé du président du Sénégal du sommet de Luanda ?

Un président de la République est toujours bien informé de la situation de son pays. Il est donc probable que ses services de renseignement lui aient transmis des éléments préoccupants sur la situation en Guinée-Bissau, l'amenant à écourter son séjour. C'est l'analyse la plus logique.

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