L'Afrique a véritablement un incroyable talent, notamment en matière d'expérience politique. On connaissait déjà les coups d'Etat francs avec ou sans effusion de sang, les révolutions de palais pour une passation de service amicale, les tripatouillages constitutionnels pour pousser des racines sur le fauteuil présidentiel, les hold-up électoraux, et que savons-nous encore.
On découvre maintenant l'auto-goal politique ou, si vous préférez, l'auto-coup d'Etat. C'est ce qui semble s'être déroulé le mercredi 26 novembre 2025 en Guinée-Bissau. Alors que les résultats provisoires des élections législatives et présidentielle de dimanche passé étaient attendus pour hier jeudi 27 novembre 2025, on apprend la veille en milieu de journée qu'un coup d'Etat est en cours à Bissau avec des tirs entendus aux alentours du palais présidentiel, une descente de soldats à la commission électorale et l'arrestation de personnalités militaires.
Tout rentre donc dans un schéma classique de putsch, surtout quand une partie de la hiérarchie militaire se fend d'une déclaration pour annoncer la prise du pouvoir, la fermeture des frontières et la suspension du processus électoral. Le hic dans tout ça est que celui qui est censé avoir été déposé semble toujours libre de ses mouvements et a même eu le temps d'appeler des médias, Jeune Afrique, pour ne pas le nommer, pour donner le scoop de son renversement. Par la suite, il confirmera sur un autre média international, notamment France 24, être victime d'un coup d'Etat tout en assurant qu'il était bien traité par ses ravisseurs avec qui il faisait ami-ami et c'est à peine s'ils ne prenaient pas le thé ensemble.
Drôle de coup d'Etat qui, selon les nouveaux maîtres du pays, aurait été perpétré pour, ainsi dire, prévenir un coup d'Etat antérieur. L'art donc de prévenir un coup d'Etat par un autre coup d'Etat. Un scénario particulièrement kafkaïen. Et si c'était tout simplement de petits arrangements à l'Africaine, pour emprunter à Jean-Yves Le Drian avec sa méchante formule au sujet du transfert du pouvoir de Joseph Kabila à Tshisekedi lors de la présidentielle congolaise de 2019 ?
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Tout semble indiquer qu'Umaro Sissoco Emballo est en effet le metteur en scène de cette tragi-comédie politique pour une raison bien simple : même si dès dimanche soir il annonçait sa victoire avec 63 % de suffrages exprimés, tout semble indiquer que c'est son principal challenger, Fernando Dias, qui a eu la faveur des urnes. Un candidat indépendant, soutenu par le parti historique le PAIGC, qui avait été exclu de la compétition par Emballo et dont le président a été arrêté avec d'autres opposants.
Tout porte à croire que ce simulacre de coup d'Etat n'avait donc qu'un seul objectif, celui d'empêcher la proclamation des résultats prévue qui aurait donné l'autre vainqueur. Il faut dire qu'Emballo est coutumier de ce genre d'intrigues politiciennes. Déjà en 2023, dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre, de nombreux troubles éclatent entre l'armée et des forces de sécurité qui font deux morts, troubles qu'il qualifie de « tentative de coup d'Etat ». En réponse, il dissout le Parlement. Ce dernier étant dominé par l'opposition, le gouvernement est remanié et il prend à sa charge les portefeuilles de l'Intérieur et de la Défense. En septembre 2024, à la sortie du Conseil des ministres, Embalo avait affirmé qu'il ne se présenterait pas à la prochaine élection présidentielle en 2025, après avis de sa femme. Il annonce le lendemain envisager de revenir sur sa décision, qu'il acte en mars 2025.
Et dire que c'est ce genre de dirigeant qui se pique de donner des leçons de démocratie à d'autres ! Aux dernières nouvelles, le général Horta N'Tam est le nouvel homme fort de la Guinée-Bissau. Investi jeudi à l'état-major des armées, le chef d'état-major de l'armée de terre prend la tête du Haut Conseil militaire pour le rétablissement de la sécurité nationale et de l'ordre public, structure mise en place après le putsch du 26 novembre.
Si le scénario que nous avons décrit est exact, est-ce un général fantoche qui va garder le fauteuil présidentiel un an, le temps d'une transition, avant de laisser la place au président déchu ? C'est possible, même s'il faut avouer que le pari est risqué pour Emballo.