Afrique: Zlecaf et Economie Bleue - L'ambition sénégalaise face au cri d'alarme des pêcheurs artisans

29 Novembre 2025

Le Sénégal peaufine actuellement sa stratégie nationale d'« économie bleue », avec l'appui de la Commission économique pour l'Afrique des Nations Unies (UNECA). Port, pêche, tourisme côtier, hydrocarbures : tout est pensé pour s'insérer dans la dynamique de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), lancée en 2021 et censée multiplier par deux le commerce intra-africain d'ici une décennie.

Mais à quelques encablures des ministères, sur les quais de Soumbédioune, Guet Ndar ou Hann, les pêcheurs artisans, eux, sonnent l'alarme.

Une filière déjà vitale, mais fragile

La pêche représente aujourd'hui 3,2 % du PIB sénégalais et génère 491 millions de dollars d'exportations par an. Avec la Zlecaf, le gouvernement espère ouvrir de nouveaux marchés continentaux et réduire la dépendance aux acheteurs traditionnels (Europe, Asie). L'objectif affiché : transformer l'« or bleu » en moteur de croissance durable.

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

« Nous ne voulons pas être les sacrifiés de la Zlecaf »

Gaoussou Gueye, président de la Confédération africaine des organisations professionnelles de la pêche artisanale (Caopa), ne conteste pas l'ambition continentale. Il en souligne même les opportunités : « Des marchés africains plus accessibles pourraient enfin valoriser le travail des femmes transformatrices et commerçantes, qui représentent 60 à 80 % de la chaîne de valeur post-capture dans beaucoup de pays. »

Mais il brandit aussi la menace : « Si les règles commerciales et les normes sanitaires sont calibrées pour les grandes entreprises et les flottes industrielles étrangères, les pêcheurs artisans seront purement et simplement écartés. On nous parle d'intégration africaine, mais on risque de nous intégrer... à la marge. »

Cinq lignes rouges non négociables

Lors d'une rencontre récente avec les autorités sénégalaises et les partenaires techniques, la CAOPA a posé cinq conditions incontournables pour accepter tout projet d'économie bleue :

Ne pas nuire : garantir l'accès des communautés à la mer, aux ressources halieutiques et aux sites de débarquement.

Renforcer les droits : reconnaissance juridique des zones de pêche traditionnelles et accès préférentiel des artisans aux stocks côtiers.

Faire bénéficier directement les communautés : les financements publics et privés doivent améliorer la sécurité en mer, les infrastructures de débarquement et les revenus réels des acteurs locaux.

Respecter l'équité de genre : protéger et renforcer le rôle économique des femmes, souvent les plus vulnérables aux bouleversements.

Prévoir une compensation juste et transparente en cas d'impact négatif inévitable.

Le dialogue ou l'impasse

« Nous ne sommes pas contre le développement, nous voulons en être parties prenantes », insiste Gaoussou Gueye. La CAOPA demande la création immédiate d'une plateforme permanente de concertation entre l'État, les investisseurs et les organisations professionnelles de pêche artisanale.

Du côté du ministère de la Pêche et de l'Économie maritime, on assure que « l'inclusion des acteurs locaux est au coeur de la stratégie ». Mais pour l'instant, les pêcheurs attendent des actes concrets : délimitation effective des zones réservées à la pêche artisanale, gel des autorisations accordées à de nouvelles usines de farine de poisson, et réorientation des financements internationaux vers les besoins réels du secteur (gilets de sauvetage, glacières, formation à l'hygiène, etc.).

Une équation simple

À l'heure où le Sénégal rêve de hubs portuaires régionaux et d'exportations massives de thon ou de crevette vers Lagos, Abidjan ou Kinshasa, une évidence s'impose : la réussite de l'économie bleue ne se mesurera pas seulement en milliards de francs CFA ou en conteneurs chargés, mais à la capacité du pays à ne laisser personne au bord du quai.

Les pêcheurs artisans, gardiens historiques de la ressource, le rappellent sans détour : une mer riche qui n'alimente plus ceux qui la pêchent depuis des générations n'est pas une mer durable. C'est une mer pillée.

AllAfrica publie environ 500 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.