Alors que la Côte d'Ivoire a adopté plusieurs textes clés en faveur des personnes handicapées, l'UNICEF alerte : l'inclusion réelle des jeunes reste encore un défi. Entre manque d'infrastructures adaptées, faible accessibilité des services publics et persistance des préjugés, les défis sont nombreux. Jean-François Basse, représentant résident de l'UNICEF en Côte d'Ivoire, souligne l'importance d'investir dans l'accessibilité, la formation et le changement de regard pour garantir à chaque enfant une place pleine et entière dans la société.
Parle-t-on à l'Unicef du handicap chez les enfants et les adolescents ?
Absolument ! Chaque enfant a le droit de trouver sa place dans la société et de se sentir valorisé dans sa famille, à l'école et au sein e sa communauté. Pourtant de nombreux enfants et adolescents handicapés ont de grandes difficultés à réaliser ces droits. Ils se heurtent aux obstacles de la mobilité ou de la communication qui entravent leur participation à la vie de la société. L'Unicef porte la vision d'un monde adapté à chaque enfant. Chaque jour, nous nous évertuons à donner plus de visibilité à cette question des droits des enfants et adolescents handicapés.
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Selon les Nations Unies, les personnes handicapées sont celles qui présentent des déficiences physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles de longue durée. Ces termes paraissent trop techniques mais en langages courant, on parle de personnes handicapées moteurs, de mal-voyants, de sourds-muets, de personnes souffrant de dépigmentation génétique ou albinos et de handicap lourds tels que les le handicap intellectuel ou psychiques, etc.
Fort d'une présence dans 190 pays, l'Unicef en vertu de son mandat intersectoriel fait progresser l'inclusion du handicap dans le monde entier en investissant dans la programmation, l'établissement de standards et l'évolution des normes en étant un partenaire de confiance pour les gouvernements nationaux et la société civile.
Y a-t-il une estimation du nombre d'enfants et d'adolescents vivant avec un handicap en Côte d'Ivoire?
Il n'y a pas de statistiques récentes permettant d'établir le nombre exact de jeunes et d'adolescents vivant avec un handicap. Mais on sait qu'environ 16% de la population mondiale, soit 1,3 milliard de personnes, sont handicapées. Les enfants et adolescents handicapés font partie des jeunes les plus marginalisés et sont susceptibles d'être confrontés à plusieurs disparités sociales, économiques et civiques par rapport aux jeunes non handicapés.
Pouvez-vous partager quelques exemples illustrant les difficultés auxquelles les enfants et jeunes en situation de handicap sont confrontés ?
Il faut d'abord noter que la question du handicap est une problématique transversale. Les enfants et jeunes handicapés ont certes des problèmes de santé, mais ils rencontrent aussi des difficultés de transport, d'habitat, mais aussi de formation et d'emploi lorsqu'ils parviennent à l'adolescence.
Par exemple sur la question du transport, imaginons-nous le quotidien d'une personne à mobilité réduite ? Visualisons un instant une ville ou les transports publics seraient inaccessibles. C'est exactement cela la réalité pour des centaines de milliers de personnes en situation de handicap. Mais la mobilité ne se résume pas au transport au transport. Elle représente un moyen d'accéder à l'indépendance, à la dignité et à la participation sociale.
Comment un enfant ou un jeune vivant avec le handicap peut-Il exercer son droit à l'éducation ?
J'ai pu constater au cours de mes déplacements à l'intérieur du pays que les enfants handicapés ont un accès limité à l'éducation. Certaines écoles n'ont pas de rampes d'accès, empêchant ainsi les élèves en fauteuil roulant d'accéder aux classes. Dans une majorité d'établissements de formation et d'apprentissage, les procédures d'évacuation peuvent être améliorées à travers la diversification des modes de systèmes d'alerte, tels que les alarmes visuelles, les messages textuels et les alertes par vibration.
Aujourd'hui, combien d'établissements de formation ou d'apprentissage ne fournissent pas aux étudiants handicapés les aménagements ou les dispositifs d'assistance nécessaires à leur inclusion et à leur réussite scolaire. Conséquence, Les enfants et jeunes handicapés ont moins de chances d'entrer, de rester ou de progresser à l'école que les enfants et jeunes non handicapés. Par ailleurs, leur accès aux espaces publics tels que les Mairies reste aléatoire, en raison d'infrastructures peu adaptées.
Les enfants et adolescents en situation de handicap sont-ils confrontés à la stigmatisation ?
Il peut arriver que les enfants et jeunes handicapés soient confrontés au rejet et à l'isolement en raison des idées fausses ou des préjugés de leurs pairs. Leurs sentiments de solitude et d'isolement peuvent être renforcés par des activités de loisirs et des espaces inaccessibles aux handicapés. Certaines attitudes négatives vis-à-vis du handicap ont inéluctablement des retombées sur beaucoup d'aspects de la vie des adolescents handicapés, y compris leur capacité à travailler sans être exploités.
Par ailleurs, le taux de chômage des jeunes handicapés est plus élevé que celui du reste de la population jeune. De plus, lorsqu'ils obtiennent un emploi, les jeunes handicapés ont généralement peu de marge d'erreur et peuvent être considérés comme inemployables s'ils rencontrent des difficultés dans leur travail. Cependant, les dynamiques positives impulsées par les structures associatives ont permis beaucoup de progrès dans la prise de conscience.
J'entends souvent dire que l'ampleur des comportements d'exclusion aurait beaucoup régressée au cours des dernières décennies. La tradition ivoirienne d'action associative ancrée dans la communauté a contribué à un changement de comportement positif et à faire monter le degré d'acceptation de la différence. C'est une dynamique sociétale qui me semble irréversible et je m'en félicite.
Peut-on aujourd'hui dire que les droits des personnes handicapées sont assez respectés ?
Rappelons d'abord que depuis le 10 janvier 2014, la Côte d'Ivoire a ratifié la Convention des Nations Unies relatives aux droits des personnes handicapées. Ce faisant, cette Convention entre directement dans l'ordonnancement interne.
Elle constitue une grande avancée du point de vue du droit parce qu'elle engage la Côte d'Ivoire à garantir et promouvoir, pour chaque personne handicapée, le plein exercice de tous les droits de l'homme et de toutes les libertés fondamentales, sans discrimination. Sur l'ensemble du territoire, li est heureux de noter que les personnes en situation de handicap participent davantage au développement socio- économique, politique et social.
Des progrès sont notables dans différents volets des politiques publiques liées au handicap, mais on est encore loin d'une situation qui permettrait une véritable inclusion des enfants et adolescents vivant avec un handicap. Sous ce rapport, les droits des personnes en situation de handicap doivent continuer à être considérés comme une priorité nationale afin de garantir l'accès à l'éducation, à la santé, à l'emploi, à l'émancipation économique, aux loisirs et aux sports.
Comment encourager l'Etat à mieux prendre en compte les personnes en situation de handicap ?
La prise en compte est déjà visible à travers l'analyse du cadre légal et règlementaire national qui montre l'intégration des droits des personnes handicapées comme élément transversal des plans de développement. Déjà, en 1998, la Loi n° 98-594 en faveur des personnes handicapées est venue identifier et traiter les déséquilibres structurels et les politiques, législations résultant de leur exclusion sociale. Ensuite, le Décret n° 2018-456 du 9 mai 2018 vient organiser l'emploi des personnes en situation de handicap dans le secteur privé.
Le Décret n° 2021-539 du 22 septembre 2021 quant à lui porte création, attributions, organisation et fonctionnement de la Commission technique d'orientation et de reclassement professionnel dans le secteur public. Le Décret n° 2021-540 du 22 septembre 2021 a le même objet que le précédent, mais s'applique au secteur privé. Notons également le Décret n° 2023-88 du 15 février 2023 qui porte création du Fonds pour l'insertion professionnelle des personnes en situation de handicap.
En 2025, une loi sur l'égalité des droits et des chances pour les personnes handicapées a été adoptée. Elle interdit formellement toute discrimination fondée sur le handicap et prévoit une série de mesures pour promouvoir l'inclusion des personnes handicapées. Tous ces textes précisent les modalités de reclassement professionnel, les mécanismes d'insertion dans l'emploi, ainsi que la gouvernance des dispositifs d'accompagnement. Nous nous félicitons de l'existence d'un programme national de réadaptation à base communautaire qui s'articule autour de quatre volets: l'appareillage, le financement d'activités génératrices de revenus, le renforcement de capacités, les études et recherches sur le handicap.
Enfin, rendons à César ce qui est à César, l'Etat ivoirien attribue aussi des subventions aux organisations de personnes handicapées et aux structures d'encadrement. Cela dit, le prochain Programme national de développement (PND) pourrait fournir une base solide de consolidation et d'expansion des efforts visant à promouvoir l'inclusion des droits des personnes handicapées. Nous soutenons l'idée d'investir davantage et de manière soutenue sur le long terme dans ce domaine, sous l'impulsion des personnes en situation de handicap et des organisations qui les représentent.
Quels sont les chantiers que l'Unicef souhaite mettre en oeuvre les années à venir ? Et que souhaitez-vous pour les années à venir ?
Notre ambition majeure est - sous le leadership du gouvernement - de contribuer à raviver les partenariats stratégiques avec les organisations de personnes handicapées, la communauté des donateurs, le secteur et la société civile. Il nous faut mettre à profit les mécanismes déjà établis, mais également nouer de nouvelles collaborations. Beaucoup de choses peuvent être faites pour créer un monde intégré et équitable pour les enfants et les jeunes handicapés.
Nous pouvons nous inspirer des approches efficaces mises en œuvre dans certains pays. L'Unicef s'engage à renforcer les capacités des acteurs opérationnels de sorte qu'ils puissent procéder à une évaluation des besoins en matière d'accessibilité, établir une prise en charge efficace et fournir des services de proximité équitables.
D'autres chantiers prioritaires à mes yeux sont la prise en charge des personnes en situation de handicap psychosocial et l'inclusion sociale des enfants autistes. La volonté et les moyens existent de promouvoir une plus grande vulgarisation du langage des signes et son utilisation systématique durant les émissions de télévision et les évènements publics peut contribuer à une meilleure inclusion des personnes souffrant de surdité.
Comment créer un environnement propice et accessible pour les élèves et étudiants vivant avec un handicap ?
Il faudra poursuivre les investissements visant l'environnement architectural et la modernisation des établissements scolaires et universitaires, y compris dans l'éducation numérique et les équipements technologiques adaptés.