C'est dans le village sucrier du Sud, au nom délicieusement anachronique de Britannia, au milieu des champs de canne d'Omnicane, qu'a été donné, lundi soir, le coup d'envoi du 18e U.S.-Africa Business Summit, qui se tiendra à Maurice du 26 au 29 juillet 2026. Ce sommet n'est pas un trophée protocolaire de plus. C'est peut-être notre dernière grande fenêtre pour revoir nos moteurs de croissance.
Le Corporate Council on Africa (CCA) n'est pas une ONG de salon. En Angola, lors de la précédente édition, l'organisation avait réuni 2 800 leaders, dont plusieurs chefs d'État, des patrons comme ceux de Google, Visa, Pfizer, Standard Bank ou Chevron, et annoncé plus de 4 milliards de dollars d'accords commerciaux et d'investissements. Cette fois, le pari affiché est clair : faire mieux, plus vite, plus fort à Maurice.
Quand on vous promet, en quatre jours, un deal-flow potentiel à dix chiffres, ce n'est plus du soft power, c'est un test de maturité économique.
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Les chiffres, justement, ne plaident pas pour le statu quo. En 2024, le commerce total États-Unis - Afrique a dépassé les 80 milliards de dollars. Côté mauricien, notre commerce bilatéral avec Washington s'est établi autour de 830 millions de dollars, mais avec un excédent de 148 millions de dollars en faveur des États-Unis. Pour les biens seuls, Maurice affiche un déficit de 186,5 millions de dollars. Nous importons coton, maïs, soja - 40cargaisons de coton en 2024, pour 14millions de dollars - et nous exportons des produits où l'avantage-prix fond comme neige au soleil dès que les droits de douane bougent.
L'épisode de l'African Growth and Opportunity Act (AGOA) l'a brutalement rappelé : bâtir un modèle sur la générosité tarifaire de Washington, c'est accepter qu'un vote au Congrès puisse décider de notre avenir industriel. En 2023, les importations américaines sous l'AGOA tournaient autour de 9,7 milliards de dollars pour 32 pays. Modestes côté américain, vitales côté africain. Quand les tarifs repassent à 10%, 15%, parfois près de 30% sur certains vêtements, les commandes glissent vers le Vietnam ou le Bangladesh. La fin de l'AGOA n'a pas signé la fin de notre industrie, mais elle a signé la fin de la complaisance.
C'est dans ce contexte qu'apparaît la figure de Jean-Raymond Boulle. Son «I am Home» lancé à Britannia n'est pas une coquetterie d'exilé milliardaire. C'est un positionnement. Boulle est de ceux qui étaient dans la salle quand l'AGOA s'est écrite. Il connaît les agences américaines qui peuvent mobiliser 30 milliards de dollars de financements pour l'Afrique. Il parle aux mêmes décideurs qui signent les gros chèques pour l'énergie, les minerais critiques, les infrastructures, la santé. Et ce lundi, il n'est pas venu nous vendre une success story personnelle, il est venu nous dire de «dust off your plans», de dépoussiérer nos projets.
Son discours tenait en trois mots : fierté, fidélité, efficacité. Fierté d'un enfant du pays qui refuse de voir Maurice se contenter de survivre dans les bas-fonds des chaînes de valeur mondiales.
Fidélité à une île qui lui a donné ses premières racines et qu'il veut désormais aider à gravir un nouvel étage de développement. Efficacité, enfin, d'un stratège qui parle autant le langage des deals que celui des États. Boulle ne fantasmait pas un «hub» abstrait ; il a listé, un à un, les atouts que beaucoup d'entre nous récitent sans jamais les monétiser : démocratie stable, centre financier sophistiqué, réseau de traités fiscaux, bourse, économie bleue, succès de conservation.
En face, le CCA déroule une promesse qui ne se représentera pas deux fois. Entre 2 500 et 3 000 business leaders attendus, des corridors de négociation sectoriels (IA, santé, énergie, manufacturing, logistique, tourisme, durabilité), et des plateformes où se parlent, sans traduction politique, investisseurs, banques de développement et décideurs publics.
L'Afrique que ces gens regardent, c'est celle des chiffres : 1,4 milliard d'habitants aujourd'hui, 1,7 milliard en 2030, une consommation qui pourrait atteindre 6,6 trillions de dollars la même année. Dans cette équation, Maurice est vue comme un gateway, un pont vers l'Afrique et l'Asie du Sud. Reste à savoir si nous voulons être un simple péage... ou une vraie place de marché.
Nous avons déjà les slogans : Gateway to Africa, Ocean state, Smart island. Il manque les projets bancables, ceux qui tiennent la route devant un comité d'investissement à Houston, New York ou Johannesburg. La Blue Sea Economy ne se résumera pas à un slide PowerPoint : ports modernisés, services maritimes, données océaniques, énergie marine, transformation halieutique... tout cela demande des business plans, des partenariats, du capital patient.
L'IA et le digital ne se construiront pas avec des conférences mais avec des data centers, des compétences, des régulations claires. Le tourisme haut de gamme ne se sauvera pas avec des hashtags, mais avec des produits, des expériences, des règles d'urbanisme qui protègent ce qu'il reste de beauté à cette île.
La vraie question est là : avons-nous encore des entrepreneurs prêts à pousser le pays vers une économie de plus forte valeur ajoutée ? Ou allons-nous transformer ce sommet en une énième telenovela politique, avec selfies, protocole, et zéro pipeline de projets à présenter ? Le gouvernement a mis en place un Local Host Committee, un comité public-privé, des task forces. Très bien. Mais la gouvernance, ce n'est pas la multiplication des comités, c'est la capacité à trancher, à prioriser, à livrer.
De Washington, D.C, à Britannia, la balle est désormais dans notre camp. Petit peut battre grand, agile peut battre lent, intelligent peut battre bon marché.