La commémoration du massacre de « Tirailleurs Sénégalais » à Thiaroye, il y a plus de quatre-vingt ans, est un devoir de mémoire mais elle ne peut pas tout se permettre et ne doit pas être réduite à un évènement médiatique destiné à flatter notre patriotisme et à attendrir les chaumières.
Notre premier réflexe aurait dû être d'exprimer notre mea culpa pour nos silences, pour ne pas dire notre indifférence, face à un drame qui s'est joué non pas dans le Sénégal des profondeurs mais aux portes de Dakar et dont les traces restent visibles sur le sol et dans les coeurs.
Il y a d'abord le long silence de nos gouvernants qui, pendant plus d'un demi-siècle, se sont abstenus de nommer et d'agonir (« name and shame ») les actes commis à Thiaroye et qui n'ont pris aucune initiative pour remettre en cause un procès à charge, exiger de l'ancienne métropole qu'elle reconnaisse ses mensonges, faire rapatrier les documents relatifs au massacre et ouvrir ses archives à leurs chercheurs, entièrement et sans réserve. Ils n'ont pas apporté un soutien décisif au combat des descendants des victimes du massacre qui, dès le début des annes70, avaient esté devant les tribunaux français pour réclamer justice et réparation.
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Il est vrai qu'ils n'avaient pas non plus pris en main, la défense des anciens combattants africains de l'armée française face au « gel » de leurs maigres pensions, décidé par le Général De Gaulle, ou critiqué l'obligation qui leur était faite de vivre une bonne partie de l'année sur le territoire français, loin de leurs familles, pour ne pas perdre le bénéfice de leurs retraites.
Mais il y a aussi le silence de la plupart de nos chercheurs, qui à quelques exceptions près (dont le regretté Pr Mbaye Gueye), se sont longtemps abstenus de mettre la main dans le cambouis de Thiaroye et raté l'occasion d'interroger les survivants du massacre, pour recueillir des sources de première main, à défaut de disposer des archives détenues par la France.
Pendant huit décennies, le cimetière militaire de Thiaroye est resté inviolé, non par respect pour ceux qui y sont enterrés, mais parce qu'il était considéré comme un héritage de la colonisation qu'il fallait recouvrir de voile. Force est de reconnaitre que c'est une historienne française, Armelle Mabon qui, la première, a fait passer le drame de Thiaroye du domaine des chercheurs au domaine public en révélant, preuves à l'appui, l'ampleur (provisoire) des massacres, qualifiés de prémédités, en dénonçant la spoliation de sommes dues, la falsification d'archives et en interpellant les autorités françaises au plus haut niveau.
La passe d'armes qui a suivi le sévère jugement qu'elle a porté sur le Livre Blanc publié à la suite des premières investigations menées sur le terrain (erreurs et redondances, chiffres malmenés etc.) a troublé la sérénité d'une manifestation que l'on pensait peu propice aux altercations.
Quoiqu'il en soit, et même si cela vient un peu tard, la commémoration du massacre de tirailleurs à Thiaroye constitue un tribut rendu à de vaillants soldats africains mal récompensés. Encore faudrait-il qu'elle ne nous pousse pas à tomber d'un excès à un autre, qu'elle repose sur la base d'une moisson d'informations sûres et certifiées, alors commémorons, commémorons, mais ne confondons pas histoire et mythologie !
La vérité historique nous oblige à reconnaitre que les « Tirailleurs Sénégalais » ne peuvent pas être élevés au rang de héros nationaux africains parce que les premiers à porter ce titre, à une époque où ce qu'on désignait communément par « Sénégal » se réduisait à Saint-Louis, Gorée et quelques comptoirs épars, avaient pour mission non de défendre les intérêts de leurs peuples et de leurs terroirs, mais de contribuer à la gloire de la France.
Pendant plus d'un siècle, à leur corps défendant, ils ont servi des causes qui n'étaient pas les nôtres et jamais le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Ce sont eux qui, dans le dernier quart du XIXe siècle, ont constitué l'essentiel des troupes qui ont servi à abattre, pour ne nous en tenir qu'au Sénégal, les dernières résistances à la colonisation : contre Lat Dior, contre Ahmadou Madiyou Ba, contre Abdoul Bocar Kane, contre Alboury Ndiaye etc.
Ce sont eux qui ont été le fer de lance de la sanglante mission Voulet et Chanoine, responsable de crimes de guerre au Niger, au Tchad. Ils ont été les supplétifs de l'armée française à Madagascar où fut menée, en 1947, une terrible répression marquée par la torture, l'incendie de villages, des exécutions sommaires, l'expérimentation d'une « guerre psychologique » et en Algérie où furent tués 400 000 civils et combattants. Inutile de rappeler que leur réputation n'est pas des meilleures dans ces pays !
Ce sont deux tirailleurs qui se sont lancés à la poursuite de Samory Touré, surpris sur le pas de la case qui lui servait de retraite et qui malgré son âge « courut comme un jeune homme à la recherche d'un cheval, sans armes et tenant encore de la main les feuillets de Coran » qu'il était en train de lire. Ils s'appelaient Bandia Tounkara et Filifini Keita.
Mais la gloire et les honneurs qui ont récompensé ce fait d'arme furent attribués à leur chef, le capitaine Gouraud. Enfin, il suffit de relire le premier témoignage livré par l'un d'entre eux, « Force-Bonté » de Bakari Diallo qui assimile la France à une mère généreuse qui nourrit les Africains démunis, assimilés à de petits oiseaux qui font cui-cui pour attirer son attention, pour réaliser à quel point ils avaient été dénaturés, « retournés » contre les intérêts de leurs pays d'origine. Mausolée pour mausolée, les soldats sénégalais disparus dans le désert saoudien méritent bien eux aussi, un cénotaphe à la hauteur de leurs sacrifices !
Mais tout cela ne remet pas en cause la nécessité de rendre hommage aux Tirailleurs Sénégalais spoliés et exécutés à Thiaroye parce que c'est une occasion de rendre justice à des hommes qui ont été trahis par le pays pour lequel ils s'étaient battus. Il n'est même pas nécessaire de leur attribuer des exploits qu'ils n'ont pas réalisés (comme le débarquement en Normandie) car ce qu'ils ont fait est suffisamment grand pour qu'ils soient honorés.
Ce sont des hommes auxquels on n'a jamais reproché de manquer de courage et d'abnégation dans des combats qui n'étaient pas les leurs et au cours desquels, ils ont souvent servi de chair à canon. Ils ont connu les affres des camps de prisonniers des Allemands et après y avoir échappé, certains n'ont pas hésité à poursuivre la lutte au sein de la Résistance française.
Mais si nous devons aussi leur rendre hommage, c'est surtout parce qu'ils ont été parmi les premiers à exprimer collectivement et bruyamment le ras-le-bol des colonisés, à allumer l'étincelle de la révolte contre l'injustice et les brimades coloniales, ouvrant la voie à d'autres combats qui nous conduiront à la libération.
Ce qui a manqué aux cérémonies organisées à Thiaroye, sans qu'on en connaisse la raison, c'est l'absence, au plus haut niveau, de représentants des pays qui, plus que le Sénégal, ont servi de principaux greniers où la France a puisé ses tirailleurs, sans modération et au risque de mettre en faillite les moyens d'existence des populations, au point de soulever l'indignation du gouverneur Van Vollenhoven. Les Tirailleurs n'appartiennent pas qu'au Sénégal et la part assumée par ces pays dont l'absence reste un mystère, est attestée par cet adage selon lequel la « langue officielle » des Tirailleurs Sénégalais était le bambara.
Paradoxalement le gouvernement a pris plus de soins, donné plus de majesté et de munificence aux sépultures de soldats qui se sont battus pour une autre nation que pour ceux qui sont tombés sous ses couleurs, un peu comme si nous avions préféré ériger une statue à Patrice Evra plutôt qu'à Sadio Mané, avec cette différence que Evra avait librement choisi de jouer sous les couleurs françaises alors que les combattants africains avaient été contraints de les porter et recrutés quelquefois au moyen de rafles ! Ce n'est pas mésestimer leurs mérites que de reconnaitre que nous devons plus de faits de guerre glorieux aux soldats sénégalais tombés en Casamance ou au Rwanda, qu'à ceux d'entre eux qui nés au Sénégal, sont morts au service de la France en Champagne ou en Crimée.
Les Tirailleurs de Thiaroye sont « morts pour la France ». Même si ce qualificatif ne leur a été accordé qu'au compte-goutte, ils se sont sacrifiés pour elle. C'est donc d'abord à la France qu'il incombe de leur rendre hommage, le même que celui qu'elle rend à ses autres anciens combattants. C'est à elle que doit revenir la charge d'entretenir et d'aménager leurs sépultures, tout comme c'est le gouvernement des Etats-Unis qui assure l'entretien et la sauvegarde des tombes des soldats américains tombés en Normandie ou dans la Somme.
Si l'idée de mausolée lancée par le président sénégalais passe des voeux pieux à la réalité, c'est donc à la France qu'il appartient de réaliser ce monument pour rétablir la justice, exprimer sa reconnaissance et sa repentance.