Le Bénin vient de renouer avec un spectre que l'on pensait définitivement enfoui. C'est le coup d'État militaire. Hier dimanche 7 décembre 2025, un groupe de soldats se réclamant d'un « Comité militaire de refondation » a brièvement occupé la télévision nationale à Cotonou, annoncé la dissolution des institutions et la suspension de la Constitution. Quelques heures plus tard, le gouvernement assurait avoir repris la main, en affirmant que les mutins ne représentaient qu'une minorité rapidement neutralisée, tandis que plusieurs soldats étaient arrêtés et que l'ordre était officiellement rétabli. Au-delà de l'issue immédiate, qui s'apparente à un putsch avorté, l'événement résonne profondément avec l'histoire politique du pays, longtemps marqué avant 1990 par une succession de coups d'État, de régimes éphémères et de Constitutions constamment réécrites.
Aux origines des turbulences
Ancien Dahomey, le Bénin accède à l'indépendance en 1960 et bascule presque aussitôt dans une spirale de rivalités régionales et personnelles entre Hubert Maga, Sourou-Migan Apithy et Justin Ahomadégbé. Ces oppositions produisent des coalitions fragiles, la chute rapide des gouvernements et une instabilité institutionnelle permanente. Le premier coup de force arrive le 28 octobre 1963 lorsque le chef d'état-major Christophe Soglo renverse le président Maga au nom du « salut public », installant ainsi l'armée comme nouvel arbitre de la vie politique.
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Entre 1963 et 1972, le Dahomey vit au rythme d'un enchaînement de coups d'État réussis, de tentatives avortées et de présidents brièvement installés, dans un contexte où cinq Constitutions se succèdent sans jamais profondément stabiliser l'État. En 1970, les responsables politiques croient avoir trouvé une issue à la crise en créant un Conseil présidentiel tournant réunissant Maga, Ahomadégbé et Apithy. L'expérience ne résiste pas aux tensions internes et se termine brusquement le 26 octobre 1972, lorsque le commandant Mathieu Kérékou renverse Justin Ahomadégbé, dissout les institutions et inaugure un long cycle de pouvoir militaire.
Le règne de Kérékou, l'autorité militaire face à la faillite du pays
Après son coup d'État, Kérékou transforme progressivement le pays. En 1974, il proclame officiellement l'option marxiste-léniniste et impose le parti unique, le Parti de la révolution populaire du Bénin (PRPB). Le régime se présente comme un mouvement de libération nationale, avec un discours anti-impérialiste, un programme de nationalisations et un contrôle strict des organisations sociales. Dans la pratique cette doctrine s'accompagne d'une centralisation autoritaire du pouvoir, d'atteintes répétées aux libertés publiques, de procès politiques et de l'exil forcé de plusieurs opposants.
Sur le plan économique, l'État accumule déficits et retards de paiement, tandis que les entreprises publiques s'effondrent et que les fonctionnaires subissent des mois d'arriérés de salaires. À partir du milieu des années 1980, la crise atteint une ampleur telle que l'on parle d'un État en quasi-cessation de paiement. Au moment où le bloc socialiste commence à s'écrouler, le régime béninois se trouve isolé et incapable de répondre à la contestation sociale, alimentée par les enseignants, les étudiants, les syndicats, les Églises et de nombreuses organisations professionnelles. C'est dans ce contexte que mûrit l'idée d'une Conférence nationale chargée de refonder l'ordre politique.
1990, le Bénin adopte la « transition démocratique »
En décembre 1989, le gouvernement accepte l'organisation d'une « Conférence nationale des forces vives de la nation ». Celle-ci s'ouvre le 19 février 1990 à Cotonou et réunit durant dix jours plus de cinq cents délégués, issus des partis émergents, des syndicats, des confessions religieuses, des administrations publiques, de la diaspora et de plusieurs organisations professionnelles.
L'événement revêt un caractère inédit, d'abord parce que le régime accepte de mettre en jeu sa propre légitimité, ensuite parce que l'armée, par la voix même de Mathieu Kérékou, s'engage à respecter les décisions issues des débats, et enfin parce que la société civile retrouve une capacité de proposition qui s'était longtemps exprimée dans la clandestinité. À l'issue de ces échanges, la Conférence se déclare souveraine, suspend la Constitution de 1977, met fin au monopole du PRPB, adopte le principe du multipartisme et institue un gouvernement de transition dirigé par un Premier ministre civil, Nicéphore Soglo, tandis que Kérékou demeure chef de l'État en étant fortement réduit dans ses prérogatives.
La Conférence nationale béninoise devient un modèle de transition pacifique en Afrique, un exemple que d'autres pays tenteront de suivre. Elle produit également un imaginaire politique fondé sur la recherche du consensus, la reconnaissance des crises et la création d'un espace de discussion où toutes les forces sociales peuvent participer à la refondation de l'État.
Trois décennies d'équilibre... jusqu'à la rupture
L'adoption de la Constitution de décembre 1990 ouvre une nouvelle ère. Le multipartisme, la séparation des pouvoirs, la limitation des mandats et l'affirmation des droits fondamentaux deviennent les piliers du nouvel ordre institutionnel. En mars 1991, Nicéphore Soglo remporte la première élection présidentielle pluraliste et Mathieu Kérékou accepte sa défaite, un geste sans précédent dans l'histoire politique du pays. Cinq ans plus tard, Kérékou revient par les urnes en tant que civil, respecte le nombre de mandats autorisés et quitte le pouvoir en 2006 conformément à la Constitution.
L'alternance se poursuit avec Boni Yayi puis Patrice Talon. Durant toute cette période, l'armée se retire durablement de l'espace politique et contribue à construire l'image d'un Bénin démocratique, stable et respectueux des procédures constitutionnelles, alors même que plusieurs pays voisins replongent dans les coups d'État et les transitions militaires.
La tentative du coup d'Etat d'hier intervient dans un contexte politique marqué par des critiques visant les réformes constitutionnelles, perçues par certains acteurs comme un durcissement institutionnel, par des tensions autour de l'espace civique et par l'inquiétude croissante face à la progression des groupes armés au nord du pays. Même avorté, l'épisode réveille la mémoire des années d'instabilité précédant la période révolutionnaire et rappelle la fragilité de tout compromis démocratique.