Guinée Bissau: Le pays en état d'apesanteur entre les élections et la domination militaire

analyse

Depuis plusieurs décennies, la Guinée-Bissau connaît une instabilité politique chronique. Les dernières élections (législatives et présidentielle) du 23 novembre 2025 se sont déroulées sans problème, malgré l'exclusion administrative des deux principaux partis d'opposition ainsi que du principal opposant Domingos Simões Pereira. Quand les tendances fortes ont placé le candidat de l'opposition Fernando Dias en tête, un coup d'État a été orchestré par des chefs militaires proches du candidat sortant, le président Umaro Sissoco Embaló.

La population se retrouve ainsi privée de son choix. Le parlement dominé par l'opposition est dissous depuis deux ans. Des opposants sont emprisonnés. La communauté internationale, y compris la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao), peine à trouver une solution, tandis que le pays reste sous l'influence de dirigeants dont la légitimité repose uniquement sur la force.

Pour avoir étudié la Guinée-Bissau depuis quarante ans, j'estime que la situation actuelle résulte de l'ambition sans scrupules d'Umaro Sissoco Embaló. Après son élection en 2020, il a progressivement remodelé le régime politique du pays. Cette évolution s'inscrit dans ce que l'économiste Sergei Guriev et le politologue Daniel Treisman décrivent comme une « dictature adaptée ».

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Un régime de répression

Pendant les années où il a été président, Embaló a exercé une répression à des degrés variables de violence contre les opposants, les partis politiques, les médias nationaux et internationaux (radio, télévision, journaux), les juges et l'Assemblée nationale populaire (le parlement).

A ses yeux, ces élections devaient consolider son pouvoir. Cependant, il a commis l'erreur d'interdire aux principaux partis, le Parti africain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC) et le Parti de la rénovation sociale (PRS), de se présenter aux élections législatives. Il a également empêché son principal opposant, Domingos Simões Pereira, de concourir à l'élection présidentielle.

Le résultat a été que ces deux partis se sont alliés pour soutenir le candidat du PRS, Fernando Dias da Costa. Ce dernier aurait remporté les élections, comme en témoignent les procès verbaux des bureaux de vote, qui, selon la loi, doivent être rendus publics par chaque bureau. Ces documents ont été transmis à la Commission nationale des élections (CNE). Selon la CNE, ces documents ont été volés par des individus encagoulés portant des tenues militaires, avec les ordinateurs et les supports des membres de la commission.

Embaló a obtenu un score élevé, mais la population a massivement concentré ses votes sur Dias et lui, en ignorant les autres candidats. Cette dynamique a été défavorable à Embaló, qui a alors sollicité l'appui des chefs militaires pour interrompre le processus électoral. Cette intervention a donné l'apparence, à l'extérieur, d'un coup d'État dirigé contre lui-même, comme l'a évoqué le Premier ministre du Sénégal lors d'une déclaration au parlement.

Rejet de l'éthique militaire

Embaló a trouvé, parmi les chefs militaires du pays, des acteurs qui ont rejeté l'éthique militaire de non-participation aux actes politiques de « confusion » que son chef d'chef d'État-major des forces armées (Cemfa), Biague Na Ntan, affichait dans ses discours publics depuis sa nomination. Ensemble, ils ont lancé un coup d'État visant à empêcher la population de décider du destin du pays par les urnes, considérant que ce devrait plutôt être au groupe qui se réclament de l'armée de décider.

En réalité, ces chefs se situent à l'opposé de ce que devaient être les Forces armées républicaines du peuple, créées par le PAIGC pendant la guerre d'indépendance comme forces "révolutionnaires". Devenues "républicaines" en 2000, ces forces avaient été pensées par les pères de l'indépendance comme une institution professionnelle, disciplinée et au service de l'État.

Ces hommes révèlent une conception de l'autorité éloignée des normes militaires, en invoquant des prétextes qui ne reposent sur aucune base solide pour interrompre une élection pourtant régulière. Leurs justifications apparaissent essentiellement comme des arguments destinés à servir leurs propres intérêts.

Leur action s'inscrit dans une logique de déstabilisation visant à empêcher le vainqueur légal des élections d'exercer le pouvoir et à interrompre le processus électoral. Elle semble également destinée à détourner l'attention des accusations récurrentes -- mais jamais prouvées -- visant Embaló et certains chefs militaires concernant des liens avec les réseaux de trafic de drogue, alors même que Dias et Pereira n'ont jamais été mis en cause sur ce terrain.

Des opposants emprisonnés

Le résultat est un gouvernement comprenant plusieurs membres de l'ancien cabinet d'Embaló, nommé par un président militaire qui ne tire sa légitimité que du coup d'État. Ce gouvernement fonctionne sans parlement et avec des opposants emprisonnés, à commencer par Domingos Simões Pereira, président de l'Assemblée nationale dissoute, tandis que le président élu, Dias, est réfugié à l'ambassade du Nigeria, à Bissau.

Embaló continue d'influencer le gouvernement depuis le Maroc où il s'est réfugié, après être passé par le Congo-Brazzaville, où il s'était rendu suite à la déclaration du Premier ministre sénégalais au parlement qualifiant ce coup d'État de « combine » d'Embaló.

Les informations disponibles suggèrent que la Cedeao peine à trouver une solution à la crise. La réunion prévue de l'organisation le 14 décembre pourrait donner des indications sur la suite des événements, notamment si elle décide de mesures concrètes, comme l'imposition de sanctions contre Embaló et les militaires impliqués dans le putsch.

À Bissau, plusieurs membres de l'opposition sont détenus sans aucune accusation officielle, sans contact avec leurs familles ni avec des avocats.

Ces événements en Guinée-Bissau s'inscrivent dans une série de coups d'État et de crises politiques similaires survenus en Afrique au cours des cinq dernières années, notamment au Niger, au Gabon, au Tchad, au Mali, au Burkina Faso, en Guinée et au Soudan. Ils ravivent le débat, tant au niveau international qu'académique, sur les types de régimes politiques capables de prévenir ce type d'instabilité.

La population de Guinée-Bissau continue de croire en la valeur du suffrage universel comme outil de décision nationale, comme en témoignent les taux de participation toujours élevés. En revanche, une partie de la classe militaire et politique ne parvient pas à être à la hauteur de cette confiance populaire.

 

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