Au coeur du Delta du Saloum, plusieurs femmes bravent les eaux des bolongs et la mangrove pour faire vivre leur activité géné- ratrice de revenus. Organisées, soit en Grou- pements d'intérêt économique (Gie), soit en unions locales, ces dames s'investissent di- gnement dans la transformation de produits halieutiques. Pour ce faire, elles empruntent des pirogues de fortune pour parcourir plusieurs kilomètres à travers les estuaires si- nueux des îles. En dépit de leur courage, elles font face à d'énormes difficultés qui, du coup, ralentissent la marche de la filière. Ainsi, entre manque de moyens et rareté de la ressource, l'exploitation halieutique bat de l'aile malgré le soutien des différents partenaires.
Elles sont nombreuses à braver les estuaires et les palétuviers du Delta du Saloum. À bord de pirogues de fortune, le plus souvent dans des conditions hasardeuses, les femmes insulaires vont à l'aventure dans la mangrove dense. Loin de rester les bras croisés, elles mouillent toujours le pagne dans l'eau salée des bolongs sinueux de Toubacouta, de Némabah, de Sokone, de Bettenty, de Palmarin, des villages situés au fin fond des îles du Saloum, en l'occurrence les communes de Bassoul, de Djirnda et de Dionewar.
Grâce à son écosystème marin riche et varié, le Delta du Saloum offre à ces travailleuses rompues à la tâche la possibilité de gagner dignement leur vie. Ici, l'activité marine, notamment la transformation de produits halieutiques, constitue l'épine dorsale de la vie économique de l'essentiel de ces femmes battantes. Cette activité de transformation aux allures d'une corvée participe néanmoins à l'autonomisation des actrices qui s'y investissent.
Ainsi, à leurs risques et périls, elles s'introduisent vaillamment dans la forêt dense de palétuviers pour cueillir des huîtres, des coquillages et tant d'autres mollusques. En cette période de l'année, les activités sont en passe de reprendre. Après un repos biologique de six mois, soit depuis juin 2025, la régénération des mollusques commence à être effective. Pour preuve, des femmes de la commune de Toubacouta reprennent incessamment du service.
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Comme le fait savoir Gnima Diouf, membre du Groupement d'intérêt économique (Gie) « Ndiof-Nanor » (Entente), « ce moment coïncide avec la reprise des activités ». La native de Némabah (commune de Toubacouta) partage ce Gie avec plusieurs autres femmes. De vingt-cinq membres à sa création en 2007, l'organisation est passée aujourd'hui à soixante femmes pratiquant l'ostréiculture et parallèlement le maraîchage. Une évolution qui en dit long sur l'entente et la belle convivialité qui règnent dans ce secteur.
En effet, partout où l'activité de transformation de produits halieutiques existe, les femmes unissent force et expérience, décident ensemble et travaillent en parfaite cohésion. C'est d'ailleurs ce qui explique les cotisations qu'elles initient le plus souvent pour acheter du carburant, louer une embarcation pour rejoindre leur « bureau naturel » enfoui dans la mangrove.
Cependant, quoiqu'intéressante, l'activité de transformation halieutique renferme un lot de difficultés et des dangers de toute sorte. Ne serait-ce que la géographie des îles ou la disposition des zones de production, on s'aperçoit du caractère hasardeux de cette activité marine. Le déplacement reste une véritable course d'obstacles. Il faudra prendre une pirogue, se laisser glisser dans les estuaires bordés de part et d'autre par la mangrove.
Même si certaines îles sont directement connectées par la voie terrestre, la navigation reste cependant le principal élément de mobilité intervillageoise. Logique donc pour logique, l'occupation phare dans la zone demeure l'exploitation des ressources halieutiques. C'est en ce sens que les huîtres, les coquillages et autres fruits marins sont très prisés. Quant aux actrices évoluant dans le secteur, elles ne ménagent aucun effort pour dompter la mangrove et utiliser ses ressources à bon escient.
Aujourd'hui, bien que bénéficiant de l'accompagnement de partenaires comme l'Institut de coopération pour le développement en Afrique (Icd/Afrique), l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (Fao), l'Agence nationale de l'aquaculture (Ana), la Société de coopération pour le développement international (Socodevi), etc., les difficultés plombent encore cette activité. Si l'on s'en tient aux témoignages de Gnima Diouf, les femmes sont souvent exposées à des cas d'accident dans l'exercice de leur travail qui, pour ainsi dire, n'est pas moins fastidieux.
Déjà, les souvenirs douloureux du chavirement d'une pirogue à Bettenty restent encore d'actualité. Cet accident survenu en 2017 avait coûté la vie à une vingtaine de femmes alors qu'elles rentraient d'une partie de cueillette d'huîtres et de moules.
La filière halieutique en survie
Pire, bien avant le drame de Bettenty, une tragédie s'était produite dans les années 1970 où une quarantaine de dames avait péri dans les eaux, soit le double de l'horreur de 2017, à en croire Mme Diouf.
En plus de ces événements malheureux, bien d'autres péripéties se sont passées. Les unes plus malheureuses que les autres. De nos jours, le risque continue de planer, et le danger reste plus que jamais imminent. En l'absence de soutien proprement dit, les soldates de la mangrove se débrouillent avec les moyens du bord pour faire vivre leur activité économique et de survie.
À l'heure actuelle, le moins que l'on puisse dire, c'est que le secteur bat de l'aile malgré l'intervention de leurs différents partenaires. Ce qui fait que les dames consentent des efforts titanesques pour espérer voir le bout du tunnel. Sans surprise, elles ne sont surtout pas épargnées par les blessures sachant que le fond marin cache toutes sortes d'objets ou même d'êtres vivants susceptibles de causer du tort.
Pendant que la prise en charge sanitaire manque cruellement, les égratignures, les coupures corporelles sont pourtant monnaie courante. Si l'on s'en tient aux propos de Soda Sédi, une habitante du village de Dassilamé Sérère, dans la commune de Toubacouta, après blessure, la victime peut rester dans l'incapacité de travailler pendant de longs moments.
Membre de l'Association intervillageoise pour le développement (Aivd), structure composée de cent-quatre-vingts (180) membres répartis dans quatre villages, Soda Sédi regrette l'absence criante de soutien. « Ce travail est trop dur. Nous avons vraiment besoin davantage d'un accompagnement. Le manque de matériel est encore là », se désole-t-elle.
En plus, apprend-on d'elle, il arrive que l'on s'engouffre par inadvertance dans des trous creusés par les poissons au fond de l'eau. Dans ce cas, la personne est obligée de jeter la bassine de mollusques portée sur sa tête pour éviter la chute. Ainsi, elle perd conséquemment toute sa récolte. C'est d'autant plus vraisemblable que les bolongs sont des passages naturels très profonds.
Dans des localités un peu plus reculées comme Thiallane, Bassar, Siwo, Ngadior, Falia, bref les villages des communes de Bassoul, de Djirnda et de Dionewar, il existe des transformatrices passionnées et engagées, mais qui sont toujours dans l'attente de soutien. Dans cette partie du delta du Saloum, les choses sont encore plus compliquées du fait de l'enclavement.
Cette réalité naturelle a plus ou moins limité l'arrivée des partenaires. En d'autres termes, l'accès à ces villages reste cauchemardesque pour un étranger. Bien que des projets y atterrissent souvent, mais tout à fait insuffisants.
À Thiallane, par exemple, l'activité est relativement plus timide. Elle est généralement pratiquée par des personnes du troisième âge. Trois à quatre dames à bord d'une embarcation artisanale pagayant lentement et sûrement en direction des zones de production. Un scénario suffisamment édifiant sur le manque d'accompagnement dans cette île qui se trouve au cœur des îles du Saloum.
Presque à point mort du fait de l'absence de moyens, cette activité de transformation obstrue pourtant un large trou de précarité. Et l'on peut tristement constater la baisse de l'engouement comparé au passé.