Cote d'Ivoire: Axe Guiberoua-Gagnoa - 27 kilomètres de supplice au cœur de la région du Gôh

10 Décembre 2025
opinion

Sur la route Guiberoua-Gagnoa, longue de 27 kilomètres, le bitume ne raconte plus une histoire de développement, mais celle d'un abandon total. Dans cette région du Gôh, au centre-ouest de la Côte d'Ivoire à près de 300 km d'Abidjan, la voie ressemble à un champ de bataille que le temps a rongé.

Les nids de poule, énormes, béants, s'alignent sur le tronçon comme des tranchées creusées par une force invisible. À certains endroits, la chaussée n'est plus qu'un souvenir : le bitume a disparu, avalé par des années de pluie, de chaleur et de poids lourds. Après chaque pluie, des flaques stagnantes avalent plusieurs mètres de route, transformant le tronçon en un véritable parcours d'obstacles où chaque passage tient du pari.

De 30 mn à près de 2 heures avec les moteurs qui chauffent

Sur ce trajet qui ne demandait autrefois que 30 à 45 minutes, les horloges semblent désormais s'arrêter. Une heure, parfois deux, sont nécessaires pour relier les deux localités. Les moteurs chauffent, les amortisseurs gémissent, et les passagers s'agrippent aux accoudoirs comme lors d'un vol secoué par des turbulences sévères.

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A bord de son camion garé en catastrophe pour éviter un cratère, Sangaré Yacouba, conducteur de poids lourd depuis vingt ans, laisse échapper un soupir lourd comme un verdict : « Je viens de Bloléquin je suis passé à Guiberoua pour prendre mon chargement. L'axe Guiberoua-Issia et Guiberoua-Gagnoa, ce n'est pas la peine. C'est très compliqué. On peut mettre pratiquement 4h de temps. Pourtant, quand la voie est bonne en 1 heure tu peux rallier les deux villes. Si le gouvernement peut bitumer ce tronçon, nous serons plus qu'heureux », a-t-il lancé.

Chaque jour, les transporteurs reviennent avec un nouveau mal

L'état cahoteux de la voie ne se contente plus de secouer les passagers : il brise littéralement le moral et les moteurs. Chaque jour, les transporteurs qui s'y engagent reviennent avec un nouveau mal, un nouveau bruit suspect, une nouvelle pièce à changer.

Konaté Yaya, conducteur de massa depuis plus de quinze ans, crie son ras le bol.

« Sur cette voie, nous ne savons pas comment rouler. Quand tu mets ta voiture sur ce tronçon, après un à trois mois, c'est terminé. Que des pannes. Cela fait 6 mois que j'ai fait un tour au garage, et déjà, je sens de nouvelles pannes. On ne sait plus comment travailler », s'est-il plaint.

Et d'ajouter: "Avant, pour le tronçon, c'est juste près d'une heure pour ceux qui ne roulent pas. A présent, c'est plus de 2 heures et nous ne pouvons plus rouler. La voie à détruit tous nos véhicules".

Pourtant, Guiberoua et Gagnoa sont des terres où le café et le cacao, trésors du pays, s'étendent sur des hectares

Au coeur palpitant de la Côte d'Ivoire, Guibéroua et Gagnoa trônent comme deux cités dynamiques, gardiennes d'un héritage culturel et économique qui irrigue tout le centre-ouest du pays. Dans ces localités, la modernité s'entrelace aux traditions, et chaque rue, chaque marché, chaque plantation raconte une page vivante de l'histoire ivoirienne. Ces villes, véritables poumons du commerce local, sont aussi des terres d'innovation, d'éducation et de production agricole où le café et le cacao, trésors du pays, s'étendent sur des hectares.

La voie Guibéroua-Gagnoa, pourtant stratégique, se présente aujourd'hui comme un long ruban cabossé, bousculé par les ans, déchiré par les intempéries. Le trajet devient un exercice de bravoure pour les transporteurs comme pour les voyageurs. À certains endroits, l'eau stagnante forme de véritables miroirs trompeurs qui masquent les pièges du sol.

Gagnoa n'est pas qu'une ville, c'est un carrefour national

Gagnoa n'est pas qu'une ville. C'est un carrefour national. Six routes y convergent, telles des artères vitales reliées à Abidjan, Yamoussoukro, Daloa, Man ou encore Odienné. De ce centre névralgique part la nationale qui passe par Guibéroua, traverse Dignago, rejoint Issia, ensuite l'ouest montagneux ou le nord.

Chaque jour, commerçants, transporteurs, élèves et familles empruntent ces axes pour maintenir vivants les échanges qui font battre le cœur de la région.

C'est dire combien le bitumage complet du tronçon Guibéroua-Gagnoa serait bien plus qu'une simple amélioration, une libération. Un gain de temps énorme, une sécurité retrouvée, un souffle nouveau pour les activités économiques et la mobilité.

Vouloir traverser cette portion de route avec son chargement. Pour les transporteurs, chaque passage devient un pari dangereux.

"Tu pars avec ton véhicule... mais tu ne sais jamais si tu vas arriver"

Le regard durci par l'habitude, Koné Djakaridja, chauffeur pour une grande surface de la place, raconte presque résigné : « Ici, tu pars avec ton véhicule... mais tu ne sais jamais si tu vas arriver. La panne est devenue notre compagnon de route. On perd souvent nos lames de ressort ».

Pour lui, chaque voyage ressemble à une défaite annoncée. Les nids-de-poule véritables cratères engloutissent les amortisseurs, déchirent les pneus et brisent les essieux. Les minutes se transforment en heures, les heures en frustrations, et les frustrations en pertes sèches.

Ce tronçon de 27 kilomètres mérite d'être bitumé pour redonner espoir à ces familles, relancer les économies villageoises et permettre aux producteurs de cette région de vivre dignement des richesses qu'ils offrent au pays.

Au-delà de l'urgence criante liée à la dégradation de la voirie, c'est tout un pan de la vie économique locale qui s'est effondré

Au-delà de l'urgence criante liée à la dégradation de la voirie entre Guibéroua et Gagnoa, c'est tout un pan de la vie économique locale qui s'est effondré. Jadis, dans les villages qui bordaient cette route, le petit commerce prospérait. À certains carrefours, les cars faisaient systématiquement halte : les passagers descendaient, marchandaient, achetaient bananes braisées, attiéké, fruits frais, épices... C'était un souffle de vie, un ballet quotidien qui faisait tourner les économies familiales.

Aujourd'hui, ces arrêts ont disparu, comme balayés par l'état impraticable du tronçon. Les transporteurs, pressés d'éviter les pannes, n'osent plus s'arrêter. Les étals sont vides, les comptoirs abandonnés, et les populations, autrefois animées par cette activité, se retrouvent dans un profond désarroi.

"Nous ne pouvons plus exercer notre petit commerce sur la voie. Pourtant cela, nous aidait à scolariser nos enfants et à aider nos maris dans les dépenses quotidiennes. Il y a 15 ans en arrière, ici bougeait comme une marché. Les cars s'arrêtaient pour des achats, nous sommes livrés à nous meme et sommes obligés d'aller écouler nos produits sur le marché de Guiberoua et dans les marchés des autres villages", a déballé, dame Tapé Sylvie, habitante d'un campement situé en bordure de la voie entre Guibéroua et Gagnoa.

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