Selon l'enseignant chercheur en Sciences politiques à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar, Jean Charles Biagui, la position adoptée par la 68ème session ordinaire de la Conférence des chefs d'État et de gouvernement de la CEDEAO à propos du coup d'état en Guinée Bissau et la tentative de putsch avortée au Benin met en lumière les limites structurelles et le déclin progressif de l'organisation ouest-africaine. Dans cet entretien, l'universitaire soutient que la future présidence sénégalaise de la Commission ne suffira pas à inverser cette dynamique de déclin institutionnel.
Comment appréciez-vous la position adoptée par l'organisation sous-régionale à l'égard de la Guinée Bissau et du Bénin ?
La CEDEAO est constante dans son rejet des coups d'Etat dans la sous-région. Elle est donc en adéquation avec ses principes lorsqu'elle s'oppose à la confiscation du pouvoir par les militaires Bissau guinéens et lorsqu'elle dénonce la tentative de putsch au Bénin.
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Malheureusement, nous constatons que la CEDEAO est sans voix lorsqu'il s'agit des coups d'Etat civil c'est à dire ces changements de l'ordre politique sans bruit de bottes comme au Togo ou en Côte d'Ivoire. Dans ces pays membres, la constitution a été révisée pour empêcher un renouvellement de l'élite dirigeante. Où était la CEDEAO ? Où était-elle lorsque le code électoral ivoirien a été instrumentalisé pour empêcher les candidatures de poids lourds à l'élection présidentielle du 25 octobre 2025 ? N'a-t-elle pas vu les dérives autoritaires au Togo, au Bénin, en Guinée Bissau ?
En choisissant de se taire, en restant sourde et aveugle l'institution sous régionale a ainsi beaucoup perdu en crédibilité. Elle a d'autant plus perdu cette crédibilité, qu'elle est incapable d'imposer ses décisions. Ces États membres ont des armées qui sont structurellement faibles sans de réelles capacités de projection. Il est donc improbable qu'elle puisse rétablir l'ordre constitutionnel en Guinée Bissau par des moyens militaires. Tout comme au Niger, au Mali, en Guinée et au Burkina Faso, elle a une marge de manœuvre des plus réduites.
L'option des « sanctions ciblées », en lieu et place du recours à sa force de maintien de la paix déployée depuis 2022 en Guinée-Bissau pour rétablir les institutions, comme ce fut le cas au Bénin ne constitue-t-elle pas une fuite en avant de la CEDEAO ?
Sur le plan stratégique, le virage opéré par l'institution depuis les années 1990 dans le cadre de l'Ecomog lui a coûté cher. La CEDEAO n'a pas les moyens d'assurer une sécurité sous régionale. Elle a perdu trop de temps avec les défis sécuritaires qu'elle ne peut pas relever négligeant ainsi son ADN économique. La présence des troupes de la CEDEAO en Guinée Bissau n'a pas eu un grand impact sur les vieilles contradictions politiques du pays.
Elle n'a pas non plus dépolitisé une armée composée d'officiers et de militaires affairistes et mal formés. Les militaires de la CEDEAO n'ont fait que retarder l'effondrement d'un système que les pays ouest africains ont contribué à façonner en reconnaissant contre toute attente la victoire controversée de Umaro Sissoko Embalo en 2020.
L'option des sanctions ciblées sera peu efficace dans la mesure où la marge de manoeuvre de la CEDEAO est réduite notamment sur le plan de l'imposition de contraintes financières. De plus, certains de ses membres sont proches des militaires Bissau Guinéens. Ils ne joueront pas le jeu. Il faut toutefois admettre que la stratégie des sanctions est l'un des rares moyens de l'organisation pour donner l'impression d'agir.
Au-delà des discours officiels, la CEDEAO dans l'immédiat n'a ni la volonté politique encore moins les moyens financiers et politiques de contraindre les militaires de Bissau. Contrairement à ce que prétendent certains discours, ce n'est ni la CEDEAO ni le Nigeria qui ont sauvé le président Talon mais bien la France. C'est dire qu'il ne faut pas trop compter sur Dakar, Abuja, Freetown ou Yamoussoukro pour que les militaires retournent dans leur caserne en Guinée-Bissau
Par ailleurs, cette 68ème session ordinaire de la Conférence des chefs d'État et de gouvernement des pays membres de la CEDEAO a désigné le Sénégal pour assurer la présidence de la Commission pour la période 2026-2030. Quel est l'enjeu de ce poste de président de la Commission sur la politique de l'organisation ?
La présidence de la commission est tournante. En 2026, le Sénégal héritera de ce poste. Il ne faut pas se faire beaucoup d'illusions. Il s'agit d'une responsabilité qui a surtout un caractère honorifique. Nous ne sommes pas dans la perspective d'une institution supranationale dont les décisions s'imposent aux Etats comme dans le cas de l'Union Européenne.
A côté de cette réalité, il faut reconnaître que le président sénégalais connait peu la sous-région et ses dynamiques politiques. Les capacités d'influence du Sénégal auraient pu être grandes si le président du Sénégal n'avait pas opté pour une politique étrangère conservatrice. Il ne pourra pas gagner la confiance de certains acteurs en Guinée Bissau et jouer le rôle de médiateur dans la crise du fait de la proximité de Dakar avec le pouvoir déchu.
Il lui sera aussi difficile de se faire entendre par les pays de l'AES. Son ancrage dans l'idéal panafricain et le souverainisme interroge à Bamako, Ouagadougou et Niamey. Dès lors, il ne faut pas s'attendre à un mode opératoire différent. La CEDEAO est de plus en plus affaiblie. La présidence sénégalaise de la commission ne changera pas cette réalité.