Sénégal: Amina N'Diaye Leclerc, réalisatrice du film Valdiodio - « Les tourments de Valdiodio sont aussi ceux de ma famille»

17 Décembre 2025
interview

Dans son premier long-métrage de fiction consacré à Valdiodio N'Diaye, Amina N'Diaye Leclerc ravive l'héritage d'une figure majeure de l'histoire sénégalaise. Dans cet entretien, la réalisatrice dévoile les coulisses d'un film qui résonne puissamment avec les enjeux politiques et sociaux d'aujourd'hui.

Comment est né le projet du film Valdiodio ?

J'avais réalisé un premier documentaire intitulé Valdiodio N'Diaye, l'Indépendance du Sénégal il y a 25 ans et, malheureusement, à cette époque, je n'avais qu'une photo de Valdiodio et très peu d'informations aux archives. J'ai donc écrit une fiction, mais comme il faut beaucoup de temps pour trouver les financements, j'ai réalisé un autre documentaire en 2021, avec de nombreux témoins qui ont accepté de se livrer, et surtout de nouveaux éléments trouvés dans les archives déclassifiées.

C'est un film qui a été très bien accueilli puisqu'il a été sélectionné en compétition au Fespaco et à Vues d'Afrique à Montréal. TV5 Monde l'a diffusé et, ensuite, lorsque je leur ai proposé un partenariat pour la fiction, ils m'ont fait confiance à travers le Fonds Francophonie TV5MondePlus.

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J'avais signé une convention avec le Fopica, mais c'est grâce à l'avènement du nouveau gouvernement, avec Monsieur Ousmane Sonko, que j'ai pu terminer mon film, et je tiens à le remercier. Il a su voir que ce film était une page d'histoire importante pour le pays tout entier.

Pourquoi était-il important, selon vous, de porter cette figure à l'écran aujourd'hui ?

La trajectoire de Valdiodio mérite d'être connue, notamment des plus jeunes, car il avait des convictions inébranlables et il a montré que la politique pouvait être vertueuse. Jamais il n'a trahi son idéal. Il voulait que le Sénégal soit un pays développé, au même titre que les puissances occidentales, avec un niveau de vie qui aurait permis aux populations les plus démunies de se défendre contre la maladie et la faim. Il a mis ses idées en action, avec courage et fermeté, pour bâtir le jeune Sénégal indépendant, mais malheureusement on ne lui en a pas laissé le temps.

À l'image de Patrice Lumumba, de Sylvanus Olympio ou même, plus tard, de Thomas Sankara, il œuvrait pour le développement de son pays, aux côtés de Mamadou Dia, en s'affranchissant de la tutelle coloniale. Comme eux, il l'a payé très cher. Il était nécessaire de réhabiliter cette figure majeure de l'histoire du Sénégal, que beaucoup ont tenté d'effacer de l'histoire officielle.

C'était un devoir de mémoire indispensable et utile, car à quoi bon faire des films s'il n'y a aucune conséquence ? Montrer les vertus d'un héros, qu'il soit mythologique ou réel, transforme la personne qui s'empare du personnage. Cette même personne se battra contre les injustices, elle sera plus vertueuse et sera sensibilisée aux échanges pour trouver un compromis dans l'adversité.

Et l'histoire de Valdiodio, c'est un peu aussi la mienne puisque je suis sa fille. Les tourments qu'il a vécus sont aussi ceux de toute ma famille. Ce qui m'a le plus touchée, ce que je n'arrive toujours pas à comprendre, c'est comment on peut survivre à douze ans de solitude, douze ans d'isolement. C'est un mode de torture psychologique infâme, condamné par toutes les nations démocratiques. Et mon père a dû subir cela sans se plaindre, avec courage, patience, foi et, surtout, certitude d'un avenir meilleur.

À mes yeux, il a miraculeusement résisté à des tentatives d'assassinat sournoises et abjectes. Mais il avait en lui une force exceptionnelle : la force d'un intellectuel qui a lu des milliers de livres pour rencontrer les autres et s'approprier leur humanité ; la force d'un croyant qui a quand même fait, en kilométrages, le tour du globe dans sa petite cour, son chapelet à la main, à raison de quatre heures de marche par jour, et cela durant douze longues années.

Comment avez-vous travaillé l'équilibre entre la rigueur historique et la liberté de création ?

Lorsqu'on s'attaque à un film historique, la rigueur est indispensable et, lorsqu'on est en plus iconoclaste, on marche sur des œufs. La moindre erreur discrédite l'ensemble de l'œuvre. Je tiens à remercier Samba Ka, qui m'a accompagnée sur la partie historique.

Je me suis appuyée sur des documents fiables émanant de nombreuses archives, sur les écrits de mon père, confrontés à d'autres publications de témoins directs rencontrés lorsque j'ai préparé mes documentaires. Par exemple, j'ai reconstitué le coup d'État de Senghor en m'appuyant sur un document officiel qui avait disparu lors du procès, mais qui a été publié des années plus tard dans un quotidien sénégalais. Autre exemple : lorsque je mets en scène un cauchemar de Senghor, je reconstitue une conversation qu'il a réellement eue. C'est une liberté de création -- le cauchemar -- mais elle s'appuie sur des témoignages fiables.

J'ai, tout au long du film, souligné l'importance des prises de vue et de l'éclairage pour respecter les décors et les costumes de l'époque évoquée. Je remercie Xavier Calderon Guzman, qui a contribué à ce que les images du film reflètent bien toute cette lumière et ces couleurs que je voulais voir éclater, comme dans des souvenirs sublimés. Il est vrai qu'il a travaillé quelques années en Inde et il a compris très vite ce que je voulais exprimer pour ancrer le personnage de Valdiodio -- joué par Souleymane Sèye Ndiaye -- dans sa terre ancestrale.

Même si on s'attache à être fidèle à l'histoire, la liberté de création se manifeste dans la mise en scène : dans la confrontation entre Senghor et Jean le conseiller, j'ai choisi de filmer une partie du dialogue dans le reflet des portes vitrées, car les paroles de L.S.S. Senghor résonnent comme un écho, un effet miroir. On peut, malgré les contraintes de l'histoire, donner libre cours à son imagination, à sa créativité.

Quels ont été justement les principaux défis lors de la reconstitution de cette période de l'histoire sénégalaise ?

Le défi majeur, c'était de rester dans une vérité authentique et mesurée, de ne pas trop en révéler pour que le méchant de l'histoire ne devienne pas une victime. On m'a fait remarquer que j'aurais pu être plus dure avec Senghor. Je dis : « C'est exact, il y a des faits avérés et cruels que j'aurais pu faire commenter par un personnage, mais mon film éclaire cette période tragique de l'histoire des indépendances et j'ai préféré rester dans un récit factuel, en laissant au spectateur le soin de se faire son propre jugement. »

C'est ma façon d'être : même dans mes documentaires, je n'attaque pas, je décris, et le spectateur se forge sa propre opinion. En réalité, j'ai une personnalité combative, mais dans mon cinéma, je construis calmement chaque séquence. C'est comme un puzzle qui doit s'emboîter.

Je dis les choses, mais pas brutalement. En général, je suggère. C'est ainsi que j'aime associer les intempéries aux états d'âme de mes personnages ; j'utilise métaphores et allégories -- cruauté envers le chien, danse du lion et du chasseur, jeux d'échecs et enfants qui se disputent (remake de ce que vont faire les adultes dans la conquête du pouvoir), masques blancs et marionnettes. Et je constate que les Sénégalais entrent facilement dans la compréhension de mes non-dits.

Certains aimeraient que je sois plus explicite, mais je m'y refuse, estimant que le cinéma est un art dans lequel il faut s'impliquer, réfléchir ou se renseigner si l'on n'a pas compris ou si l'on n'a pas la clé. Sinon, c'est du fast-food, tout simple, à ingurgiter sans réfléchir, comme dans de nombreuses séries. Quand j'étais adolescente, j'étais inscrite dans un ciné-club et jamais je ne manquais le débat, qui permettait d'analyser la complexité d'un film.

Quel portrait de Valdiodio N'Diaye avez-vous voulu montrer au public ?

Lorsqu'on décide de réaliser un film comme le mien, on s'interroge pour savoir à qui il s'adresse. Il était évident que je cherchais à délivrer un message aux jeunes Sénégalais en perte de repères. Je voulais qu'ils puissent s'identifier à lui, le considérer comme un maître de vie et s'inspirer des valeurs qui étaient les siennes : mettre à l'honneur le travail honnêtement accompli, la prise de responsabilité dans ses actions pour le bien commun, le dialogue permanent pour expliquer sa position. C'était un homme qui prônait une confiance en soi inébranlable pour affronter les aléas de la vie, et cela dans la plus grande dignité.

Le public, de façon générale, sort très ému de la projection. Il prend conscience que Valdiodio a subi une grande injustice et que tout aurait pu être différent. Ce film est une ode à l'espoir pour que, plus jamais, l'histoire ne se répète ; pour que la discorde n'entrave pas la gouvernance ; pour que la parole permette un échange constructif pour le bien du pays tout entier, sans haine et sans violence.

En quoi son parcours résonne-t-il avec les enjeux politiques et sociaux actuels du Sénégal ?

La question d'actualité à laquelle je suis régulièrement interrogée... Un film ne doit pas rester passéiste : il intéresse lorsqu'il trouve des échos dans l'actualité. Ce film, je l'ai écrit il y a plus de dix ans, et c'est étonnant comme il coïncide avec le débat d'aujourd'hui.

On retrouve la thématique de la justice, la confrontation à la Haute Cour de Justice, l'emprisonnement, les aléas d'un régime bicéphale, les rivalités au sein même des partis politiques et les trahisons qui en découlent. Au niveau social, on voit dans mon film que l'austérité était de rigueur en 1960, que la baisse des prix de l'arachide exportée était une manipulation des puissances coloniales pour faire monter la colère des populations rurales, que la question de la souveraineté était au cœur des enjeux politiques.

Des questions omniprésentes dans le débat politique actuel, avec des différences bien entendu. Il fallait, à l'époque, bâtir l'indépendance en combattant les forces obscures, toujours présentes et désireuses de rester pour que rien ne change. Mon film souligne les conséquences désastreuses d'une mésentente au sommet de l'État et les implications que cela a entraînées. Mais il ne faut pas mésestimer l'implication de la France dans tous les conflits liés à l'indépendance des États d'Afrique de l'Ouest. Au Sénégal, ce n'était pas qu'un conflit interne Dia-Senghor : la France avait choisi son fidèle cavalier.

En résumé, je dirai qu'un film historique permet de tirer les leçons du passé pour ne pas reproduire les mêmes erreurs. Il se doit d'être universel, pour s'inscrire dans les grands récits mythologiques où le héros doit surmonter de terribles épreuves qui ne l'anéantissent pas, mais qui, au contraire, le rendent plus fort.

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