Séance spéciale du ciné-club de l'Institut Français de Maurice, avec la diffusion de «Le Coruskan», de Fred Eyriey. Belle incursion dans le cirque de Cilaos, entre silences et triangle amoureux, en présence du réalisateur-producteur, le mardi 16 décembre dernier au Star du Bagatelle Mall. Fred Eyriey était aussi à Maurice pour travailler sur le prochain long métrage de David Constantin.
Le Coruskan est un film en créole réunionnais «des hauts», en immersion dans Cilaos. Dans le panorama du cinéma français, pourquoi n'existe-t-il pas un cinéma réunionnais ?
Il n'y a pas que La Réunion, mais aussi la Martinique, la Guadeloupe, les autres îles françaises, dont les films ne sont pas reconnus en France. Rue Cases-Nègres, d'Euzhan Palcy, c'était il y a 40 ans (NdlR: film sorti en 1983). Zion (NdlR: film guadeloupéen de Nelson Foix sorti le 9 avril dernier), qui a très bien marché, ouvre certaines portes. Il y a une conjoncture intéressante. La France reconnaît enfin la diversité.
Il a fallu attendre 2025 pour cela ?
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Oui, ça frémit. Il y a eu Marmaille (NdlR: film en créole réunionnais de Grégory Lucilly sorti en 2024) qui est sorti aussi en France métropolitaine. Après, le milieu culturel est très parisien. On a du mal à s'éloigner des clichés sur les îles.
Pour exister, il faut des partenariats océan Indien ?
C'est ce qu'on défend depuis des années. Nos îles sont petites, ce n'est pas péjoratif de le dire. Ensemble, on est plus fort, encore faut-il que nos univers se marient bien. Avec David Constantin, c'est le cas (NdlR : Fred Eyriey avec Lithops Films a produit les deux longs métrages de David Constantin, Lonbraz kann et Simin Zetwal).
À La Réunion, l'industrie du cinéma est plus structurée, avec des financements sans équivalent à Maurice, non?
La France est l'un des pays européens qui a le plus conservé son industrie du cinéma. Il y a le Centre National du cinéma et de l'image animée (CNC) et des tas d'aides. Par ricochet, La Réunion, département français, bénéficie de ça. Quand on remonte à Le Moutardier (NdlR : premier long métrage réunionnais sorti en 1978), c'était déjà un réalisateur de métropole qui avait fait confiance à des comédiens réunionnais qui n'étaient pas professionnels et qui avaient tourné à Cilaos.
Sur Le Coruskan, j'étais un peu comme un adolescent, disant : «moi tout seul». C'était par rapport à la méthodologie mise en place. Par contre, David Constantin a été essentiel comme lecteur du scénario. Grâce à la distance, il a pu me dire tout ce qu'il pensait.
Le Coruskan sorti le 12 novembre est toujours à l'affiche à La Réunion. Pourtant, ce n'était pas gagné d'avance.
On a passé beaucoup de temps à convaincre les exploitants de salles à La Réunion que des films locaux étaient intéressants pour eux. Il faut avoir un côté presque militant. C'est presque vexant de les entendre dire : «On est étonnés, ton film remplit les salles». Plus il y aura de tournages, à Maurice, à La Réunion ou ailleurs dans l'océan Indien, moins on aura besoin de convaincre les gens. On a tous intérêt dans nos îles à avoir ce côté un peu militant. Sinon, on baisse les bras, on attend que le savoir, la culture viennent d'ailleurs et on est juste des consommateurs. Ou alors, on relève la tête, on se dit que ça vaut le coup, qu'on a des choses à dire, à montrer. Je me répète, faut être militant.
Il a fallu être militant pour que Le Coruskan soit accepté par TV5Monde ?
Ce sera diffusé à partir de mars 2026.
Il a fallu se battre pour ça ? Non, on avait travaillé avec TV5 Monde sur le dernier film de David Constantin.
Il y avait déjà des contacts ?
Il y avait un contact. C'est pas des passedroits, mais, ils connaissaient mon nom par rapport au film de David Constantin, ça a sans doute facilité les choses, au-delà de la qualité du film. Ensuite, le film est inscrit dans une quinzaine de festivals. «Inscrit», cela veut dire que je n'ai pas eu encore la réponse.
Le Coruskan sera diffusé en France?
On a plusieurs pistes, mais c'est très compliqué. Les distributeurs à qui j'ai parlé disent qu'il y a une crise de l'exploitation, c'est-à-dire que chaque mercredi, il y a une trentaine de films qui sortent mais il n'y a de la place que pour deux ou trois. Ça veut dire que tous les autres ne marchent pas. Après, ils trouvent peut-être leur place sur Amazon. Netflix peut les acheter en dernière exploitation. Un film est fait pour être vu. Je n'ai pas envie d'être vu simplement par des cinéphiles. Je n'ai rien contre, mais si on fait un film et qu'on met autant de nous dedans, c'est pour qu'il soit vu par le grand public.
J'ai un accord avec les Antilles, ce qui est très bien. Parce que ce n'était pas évident qu'un film de l'océan Indien intéresse les Antilles. Je travaille sur les réseaux en France. Ce qui m'intéresse le plus, c'est des réseaux - j'aime pas le mot - alternatifs en province. Parce que c'est un film qui n'est pas dans le mood des films ultra-speed, montés très nerveusement.
Des critiques parlent d'un film qui prend le temps d'installer le silence...
Voilà. C'est aussi ce qui me plaît au cinéma: avoir le temps de rêver. Ce film peut trouver sa place dans des réseaux de province où, justement, les gens sont attentifs. Ils ne vont pas consommer du cinéma. Il y a une curiosité pour un cinéma qui va les transporter dans des mondes très différents, où ils auront le temps de discuter après. Je suis très curieux de savoir comment les films de l'océan Indien peuvent être perçus ailleurs.
Le Coruskan, un mot inconnu. Expliquez-nous ce choix de titre...
J'ai inventé l'objet (NdlR: un miroir collé sur un galet servant à communiquer) et je cherchais un nom en créole. J'ai trouvé un vieil adjectif français (Ndlr : coruscant) qui n'est plus employé, qui ne s'écrit pas de la même façon, qui veut dire «éclat de lumière». J'ai trouvé qu'il collait bien, parce que dans nos îles, le créole vient aussi du vieux français. Je l'ai créolisé, et j'en ai fait un objet à part entière.
C'est aussi un symbole des jeux de regard dans un triangle amoureux ?
J'avais entendu des histoires qui se passaient, dans les montagnes en France, où les bergers échangeaient des messages d'une vallée à l'autre. J'aimais bien cette idée de trouver une façon de communiquer par la lumière, c'était un lien de vie. Ce ne sont pas des messages établis, mais simplement : je suis là, j'arrive. Ce n'est pas le sujet du film, mais ça me paraissait important. Quand on crée un lien de lumière, c'est un lien d'amour.
Ce film est aussi sur le lien à la terre...
Ces deux liens sont indissociables. Il y a plein d'expressions à La Réunion sur danser dans la terre, être ancré dans la terre, le nombril qu'on enterre. Ça fait rire les Métropolitains. Pourtant, ce sont de vraies traditions. La terre est bien plus importante que sa valeur marchande. Ann, l'élément féminin du trio (NdlR : joué par Anne-Gaëlle Hoareau), leur dit : «On ne parle pas de vendre. Et si on donnait des terres ?» Donner dans le monde moderne, c'est un gros mot. C'est bizarre, parce que c'est un geste noble de donner. C'est un peu provocateur parce que je sais bien que, dans la vie, ce n'est pas aussi simple.
Votre film est aussi un plaidoyer pour l'agriculture bio ?
Gito (NdlR: le personnage principal joué par Jean-Laurent Faubourg) fait du bio sans savoir vraiment qu'il fait du bio. C'est le monde extérieur qui lui a dit : tu fais du bio. Je l'ai appris par les lectures que j'ai faites pour préparer le film. Il y a des gens qui cultivent naturellement des produits, qui retrouvent ce qu'on faisait avant et on appelle ça bio.
Votre film est une prise de position en faveur... ?
Cela me paraît essentiel. Je suis persuadé que c'est l'avenir d'un endroit comme Cilaos, un cirque très escarpé, où la terre est rare. Le peu de place qu'il y a, il faut que ce soit du bio. Le maire de Cilaos pourrait avoir un avis différent. On ne va pas faire venir des bus entiers de touristes à Cilaos. Cela s'arrête où ? Des hôtels, il y en a déjà beaucoup. Je ne suis pas contre le tourisme, mais ce n'est peut-être pas la solution du développement du cirque. On peut comprendre les envies de développement, mais on peut tout aussi bien admettre que d'autres alternatives sont possibles. Même si on est dans une fiction, on peut distiller des idées intéressantes. Je ne veux pas employer le mot révolutionnaire, ce serait un peu trop fort, mais en tout cas montrer qu'on peut faire un pas de côté et voir les choses différemment.
Vous avez dit que c'est un film à petit budget. Petit comment ?
Parler des budgets, c'est toujours compliqué. Parce que le grand public, des gens qui se démènent dans la vie, peuvent trouver que les budgets cinéma sont énormes. Dans le cinéma français, le budget moyen des films, c'est 3 millions d'euros (environ Rs 163 millions). Un film qui coûte moins d'un million d'euros, on le considère comme un film fauché.
Donc le budget est de moins d'un million d'euros ?
Beaucoup moins d'un million. Je l'ai voulu ainsi. C'est vrai que c'est dur de trouver un budget, mais c'est mon métier depuis quelques années. L'idée, c'était de ne surtout pas avoir de contraintes. C'est plein de contraintes accumulées qui font que les films se ressemblent tous un petit peu. Il y a une sorte d'uniformité parce que les gens veulent prendre le moins de risque possible.