La dépréciation persistante de la roupie, combinée à la pénurie récurrente de devises étrangères, constitue depuis plusieurs années l'un des défis économiques majeurs pour Maurice.
Si ces tensions trouvent leurs origines dans des facteurs macroéconomiques et structurels profonds, le débat public reste largement centré sur la défense du taux de change. Une autre question mérite pourtant d'être posée : comment notre marché des capitaux peut-il aider les investisseurs et les entreprises à s'adapter à la réalité des devises, sans distordre le système tout en apportant un soutien partiel à la roupie ?
Plusieurs entreprises cotées à la Bourse de Maurice génèrent une part significative de leurs revenus en devises fortes - dollars américains, euros ou livres sterling - à travers le tourisme, les exportations, la logistique ou les services transfrontaliers. Pourtant, l'investissement boursier local demeure largement libellé en roupies. Les actions sont achetées en roupies, les dividendes sont versés en roupies et le risque de change est entièrement supporté par les investisseurs, même lorsque l'entreprise encaisse l'essentiel de ses revenus en devises étrangères.
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Ce décalage réduit potentiellement l'attractivité des actions locales et incite une partie de l'épargne à se tourner vers des actifs et des marchés étrangers, perçus comme offrant une meilleure protection contre l'érosion monétaire. Cette dynamique contribue indirectement aux sorties de capitaux et accentue les tensions sur l'accès aux devises.
Face à cette réalité, une réponse de marché mérite d'être examinée. Elle consisterait à inciter les entreprises cotées qui tirent une partie importante (40-50% ?) de leurs revenus en devises fortes à offrir à leurs actionnaires la possibilité de percevoir leurs dividendes dans ces mêmes devises. Les actions continueraient à se négocier en roupies, préservant ainsi l'architecture actuelle du marché. Lorsqu'une entreprise remplit les critères d'éligibilité, elle pourrait déclarer et payer une partie de ses dividendes en devises fortes, sur la base d'un taux de change transparent appliqué à la date de paiement.
Il ne s'agit ni d'un produit financier sophistiqué ni d'un mécanisme spéculatif. Les entreprises utiliseraient simplement une partie des devises qu'elles génèrent déjà dans le cadre normal de leurs activités pour rémunérer leurs actionnaires, dans le respect des normes comptables et des obligations de transparence.
Pour les investisseurs, la perception de dividendes en devises fortes offre une protection naturelle contre la dépréciation de la roupie, sans nécessiter le transfert de capitaux vers l'étranger ni l'exposition à des contraintes de rapatriement. Elle permet d'accéder à des rendements en devises tout en restant investi dans l'économie locale. Elle permet aussi de constituer des actifs et dépôts libellés en plusieurs devises.
Pour les entreprises, cette option peut renforcer l'attractivité de leurs actions, soutenir leurs valorisations, et générer davantage de flux d'ordres et de demande pour leurs titres, tant domestiques qu'internationaux, sans compromettre de manière significative leurs positions en devises. Les dividendes ne représentent, après tout, qu'une fraction des bénéfices distribués, versés après la couverture des besoins opérationnels et financiers.
Pour l'économie mauricienne, l'effet net potentiel est une réduction des sorties de capitaux vers les devises et les marchés étrangers. En permettant aux investisseurs d'accéder à des rendements en devises sans quitter le système financier mauricien, le marché boursier peut contribuer à mieux retenir l'épargne domestique.
Un contexte de change contraignant
Bien que Maurice ne connaisse pas de contrôles de change formels et que la roupie soit supposée être librement convertible, la réalité opérationnelle est plus contraignante. Dans les faits, l'accès aux devises est souvent rationné par les banques sous l'effet de la moral suasion exercée par la Banque de Maurice. Entreprises et investisseurs font régulièrement face à des difficultés pour obtenir les montants requis en dollars ou en euros. Dans ce contexte, toute initiative permettant une utilisation plus efficiente des devises déjà générées par l'économie mérite une attention particulière.
Le mécanisme proposé n'augmente pas la demande nette de devises étrangères, puisque les sociétés utiliseraient les devises qu'elles gagnent déjà. En offrant des dividendes en devises au sein du marché local, cette approche peut réduire la demande de conversions vers l'étranger et atténuer certaines pressions sur l'accès aux devises. Elle ne nécessite ni intervention directe de la Banque centrale ni mobilisation supplémentaire des réserves de change. Le cadre réglementaire mauricien autorise la libre circulation des capitaux, des devises et des dividendes. Il n'existe aucune restriction spécifique interdisant le paiement de dividendes en devises fortes.
Adapter plutôt que défendre
Dans une petite économie ouverte, les marchés des capitaux ne peuvent pas contrôler les taux de change. Ils peuvent toutefois faciliter l'adaptation intelligente des investisseurs et des entreprises à la réalité des devises, sans fausser les incitations économiques ni compromettre la confiance. Encourager certaines entreprises à offrir des dividendes en devises ne vise pas à contrer les forces du marché, mais à mieux aligner les rendements des investissements sur la nature réelle des revenus générés, tout en maintenant l'épargne et le capital au sein du pays.
Face à un problème structurel de devises, la réponse la plus efficace n'est pas toujours la défense, mais parfois une adaptation de marché bien conçue - pilotée par les entreprises, disciplinée par les investisseurs et soutenue par une infrastructure de marché transparente.
*Les opinions exprimées dans cet article reflètent exclusivement l'analyse personnelle de l'auteur et ne constituent pas une position officielle de la Stock Exchange of Mauritius.