Après des décennies à sublimer la beauté des femmes avec d'élégants saris et «salwar kameez» en soie pure dans sa boutique Pushkaar, Shameem Currimjee a eu un passage à vide durant la pandémie, envisageant même de fermer boutique.
Mais c'est mal connaître cette femme qui en a vu et connu d'autres, notamment le veuvage à 32 ans, et qui a pu se relever et travailler pour la première fois de sa vie pour élever ses filles, aujourd'hui adultes et autonomes. Ce n'est donc pas un virus qui allait la mettre au tapis. Pushkaar a donc rouvert depuis deux semaines.
Chez certaines personnes, c'est visible que l'âge n'est qu'un chiffre. On ne peut s'empêcher de le penser en regardant Shameem Currimjee. À 83 ans, elle a à peine quelques rides autour des yeux et son visage reste ferme.
Elle se déplace sans difficulté, se tenant bien droite, posture qu'elle a toujours eue, malgré les épreuves. Shameem est née dans la famille Karimjee en Tanzanie. Bien qu'elle soit choyée par ses parents, à 13 ans, elle est envoyée en internat (boarding school) en Grande-Bretagne.
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L'acclimatation est dure. Elle complète ses études à 18 ans. Alors qu'elle est en vacances dans son pays natal, elle rencontre Hussein Currimjee, de huit ans son aîné, fondateur de l'entreprise Pepsi Cola à Maurice.
C'est le coup de foudre entre eux. Il veut l'épouser et l'entraîner à Maurice mais la mère de Shameem hésite, estimant que sa fille est beaucoup trop jeune. De plus, elle voudrait que Shameem ait une profession et soit financièrement indépendante avant de fonder une famille.
Currimjee, née Karimjee Mais Shameem Karimjee ne l'entend pas de cette oreille et persiste. Finalement, c'est son grand-père qui réussit à convaincre sa mère d'accepter la demande en mariage d'Hussain Currimjee. Les amoureux se marient en Tanzanie et elle le suit à Maurice.
Une fois sur place, c'est le choc culturel. L'île est à l'époque peu développée et les commerces aussi. Elle fréquente les amis de son mari, notamment l'avocat sir Hamid Moollan et son épouse, Sara. Après quelques années, le couple Currimjee déménage dans un appartement au-dessus des arcades familiales, en attendant que leur maison soit construite à Floréal.
Shameem Currimjee donne naissance à sa fille aînée, Soraya. Entre cette dernière et la benjamine, Nishaat, elle accouche d'un fils mais malheureusement, le nourrisson ne survit pas, au grand désespoir de ses parents.
Shameem Currimjee s'épanouit aux côtés de son époux et de leurs deux filles lorsque, au cours d'un voyage en Afrique du Sud, Hussein Currimjee est pris d'un malaise. À son retour au pays, il consulte un cardiologue mais décède d'un infarctus sur la table de consultation.
Le monde de Shameem Currimjee, qui n'a alors que 32 ans, s'écroule. Ses fillettes sont désemparées. Elle n'est pas sur la paille mais elle doit tout de même prévoir l'avenir de ses filles et ne conçoit pas passer ses journées à se morfondre dans une maison.
L'ami de son mari, sir Hamid Moollan, pense qu'elle est trop jeune pour rester oisive. Son épouse et lui demandent à Shameem Currimjee de gérer la boutique qu'ils possèdent à l'hôtel Casuarina. Si au début le coeur n'y est pas trop, Shameem Currimjee finit par accepter. «Quand Hamid demande quelque chose, c'est impossible de refuser.»
Elle se met donc à gérer cette boutique de Trou-aux-Biches qui vend des vêtements européens pour hommes et dames, de même que du linge de plage. Elle s'approvisionne auprès de grossistes locaux. «J'y suis restée pendant assez longtemps», se remémore-t-elle.
Du Royal Palm à Pushkaar
Elle reprend ensuite la boutique de sa belle-soeur, et se rend en Inde pour acheter des antiquités et de l'artisanat indien. Sa première expo-vente à l'hôtel Royal Palm connaît un succès fou. Le manager de ce fleuron du groupe Beachcomber lui confie alors la responsabilité de la boutique de l'hôtel et elle accepte.
Shameem Currimjee réalise alors qu'il manque un segment parmi les vêtements indiens vendus localement, à savoir des saris et salwar kameez en soie pure et aux différents types de tissages. Voilà un vide qu'elle décide de combler.
C'est ainsi que tout en gérant la boutique de l'hôtel Royal Palm, elle ouvre Pushkaar à Grand-Baie. Elle se rend trois fois l'an en Inde pour acheter des saris et des salwar kameez en soie pure et des objets d'art qu'elle place aussi bien dans la boutique de l'hôtel que chez Pushkaar.
Pour mieux faire connaître ses produits, Shameem Currimjee organise des défilés de mode dans plusieurs palaces de l'île, à commencer par le Royal Palm où le catwalk est posé sur la piscine. Ses affaires se portent bien.
Au bout de quelques années, elle veut davantage capter et fidéliser une clientèle locale, et délocalise alors Pushkaar de Grand-Baie à Camp-Fouquereaux où elle aménage aussi un petit atelier dans lequel elle fait confectionner des vêtements de style européen à partir des saris en soie pure qu'elle commercialise.
Le succès est une fois de plus au rendez-vous car Shameem Currimjee sait parfaitement ce que veulent les femmes. Elle continue à se rendre régulièrement en Inde pour dénicher les plus beaux saris et salwar kameez en soie pure et approvisionner Pushkaar.
Après plusieurs années à Camp-Fouquereaux, elle est contrainte de déménager car le propriétaire du bâtiment réclame son bien. Elle prospecte dans plusieurs endroits pour trouver un local susceptible d'abriter Pushkaar et finit par le trouver sur la route principale de Curepipe Road. Son propriétaire veut vendre. Cela tombe bien car elle veut acheter. Le deal se fait. Elle rénove totalement le bâtiment, y aménageant un escalier, de même qu'un atelier. Sa clientèle la suit les yeux fermés.
Résilience post-pandémique
Puis arrive le Covid-19, qui met à l'arrêt momentané bon nombre de commerces et Pushkaar n'y fait pas exception. Shameem Currimjee ne se voit pas commander ses produits en ligne. «Pour moi, c'était obligatoire d'aller sur place, voir, toucher et sélectionner les saris et autres vêtements que je vais acheter.»
Lorsque la pandémie prend fin, son partenaire d'affaires lui conseille de se retirer et de profiter de la vie. D'autres amies lui font valoir que voyager à son âge risque d'être fatigant. Des propos qui la découragent.
Elle se dit qu'ils ont peut-être raison et qu'elle pourrait s'occuper de ses intérieurs, et passer plus de temps avec ses filles et ses deux petits enfants - Zian, dix ans, fils de Soraya, et Kenza, 18 ans, fille de Nishaat -, qui sont la prunelle de ses yeux.
Shameem Currimjee tente alors de vendre sa compagnie de même que son bâtiment, sans succès. Quand l'idée de reprendre son activité professionnelle lui traverse l'esprit, elle recule, craignant d'être dépassée car elle n'est pas restée en contact avec ses fournisseurs indiens durant la période du Covid-19. Elle ne se voit pas non plus louer son bâtiment car elle sait que bien souvent, les locataires ne sont pas tous respectueux du bien d'autrui.
Cette lassitude et ce coup de mou qu'elle ressent ne durent heureusement pas. Il n'y a pas si longtemps, elle a retrouvé son énergie d'entreprendre et a décidé de rouvrir Pushkaar. C'est ainsi qu'elle s'est rendue à nouveau en Inde en novembre, étant heureuse de retrouver ses fournisseurs et eux de renouer avec elle pour recommencer à commercer.
Pushkaar a donc rouvert il y a deux semaines, avec une toute nouvelle collection de saris et de salwar kameez de toute beauté en soie pure pour femmes, de même que des vêtements en soie pour hommes. Shameem Currimjee a également ramené quelques beaux objets de l'artisanat indien. «Le découragement est parti comme il était venu et je continue l'aventure Pushkaar.» Pour le plus grand bonheur de sa clientèle...