Nigeria: Musulmans et chrétiens victimes du terrorisme au pays

26 Décembre 2025

Les États-Unis accusent le Nigeria de "persécutions" des chrétiens. Des accusations rejetées par le Nigeria et des réligieux chrétiens.

La recrudescence des kidnappings au Nigeria - dont ceux de plus de 300 élèves et enseignants d'une école catholique le 21 novembre - intervient après les menaces du président américain Donald Trump d'intervenir militairement dans le pays pour mettre fin à ce qu'il qualifie de "meurtres de chrétiens" perpétrés par des "islamistes radicaux".

Ces accusations de persécutions ciblées ont toujours été rejetées par le Nigeria et par des religieux chrétiens.

Il est un peu plus de 20 heures. Un jeudi de juin, le pasteur Ayuba Daleng est assis seul dans son salon, les doigts crispés sur une petite radio dans sa main gauche. Il dirige une paroisse de la "Christ Apostolic Church" dans la région de Bokkos, dans l'État nigérian du Plateau. Le pasteur vient d'écouter les informations du soir lorsqu'une rafale de coups de feu brise le silence. Le bruit le fige sur place.

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Des mois plus tard, lorsque Ayuba Daleng décrit la scène à la DW, on sent encore sa tension. Avant qu'il n'ait pu réagir ce soir-là, trois hommes armés se sont approchés de lui et ont pointé leurs fusils dans sa direction. "Je les ai suppliés, mais ils m'ont ignoré. Ils m'ont traîné hors de la maison. Nous avons marché toute la nuit jusqu'à ce que nous atteignions leur campement le lendemain matin ", se souvient le pasteur.

Demande de rançon

Ayuba Daleng et trois autres personnes ont été enlevés de force cette nuit-là. Il a passé plusieurs jours ligoté avec ses ravisseurs. Il a enduré de longues nuits à la belle étoile. La deuxième nuit, ils lui ont demandé de contacter sa paroisse pour lui faire part de leur première demande de rançon de 30 millions de nairas nigérians (près de 17 900 euros).

Ils lui ont ordonné d'informer l'Église de la procédure à suivre pour remettre la rançon. "L'un d'eux m'a frappé avec une arme. C'est ainsi que j'ai été blessé à l'oeil", raconte-t-il. Il est toujours en traitement et ne voit toujours pas bien. Sa petite paroisse n'a pu réunir que deux millions de nairas (1 190 euros) pour sa libération.

Le sort de ce religieux est l'un des nombreux destins anonymes au Nigeria. Depuis longtemps, ce pays d'Afrique occidentale, qui compte environ 230 millions d'habitants, est secoué par des actes de violence. Ces derniers mois, la situation s'est aggravée.

Dans le nord-est du pays, des groupes islamistes sévissent, tandis que dans le centre, des conflits opposent fréquemment les agriculteurs et les éleveurs. Dans le Nord-Ouest, des bandes criminelles font régner la terreur.

Les crimes font rarement la une des médias internationaux, comme ce fut le cas récemment, le 21 novembre, avec l'enlèvement de plus de 300 élèves et douze enseignants d'une école catholique à Papiri, dans l'État du Niger. Depuis peu, les internats scolaires sont fermés par crainte des enlèvements.

Face à cette crise, la Conférence épiscopale allemande (DBK) a présenté, début décembre, un document de travail intitulé "Nigeria", qui examine également la situation dans l'État du Plateau.

Musulmans et chrétiens tous victimes

Les organisations caritatives religieuses sont engagées depuis longtemps au Nigeria. La Conférence épiscopale accorde une grande importance à la situation difficile qui règne dans ce pays, car musulmans et chrétiens y cohabitent et entretiennent souvent de bonnes relations.

L'archevêque d'Abuja, Ignatius Kaigama, écrit dans le document de travail : "Espoir d'une amélioration des relations entre chrétiens et musulmans".

Lors d'une conférence de presse, monseigneur Ignatius Kaigama, tout comme monseigneur Bertram Meier, évêque d'Augsbourg et président de la Commission "Église universelle" de la Conférence épiscopale allemande, soulignent que la vague de violence n'est pas avant tout un conflit religieux. Monseigneur Bertram Meier s'est rendu au Nigeria début 2025.

Il existe "une série de conflits sociaux, politiques et ethniques dans lesquels la religion est entraînée", explique M. Meier. On parle de conflits "religieux" de manière "trop simpliste".

Monseigneur Ignatius Kaigama évoque des criminels et des terroristes, des structures corrompues. Tout le monde peut en être victime. "La situation est tellement brutale. C'est tout simplement horrible." Depuis peu, les réunions des représentants religieux se déroulent sous protection policière.

Début novembre, le président américain Donald Trump a abordé le sujet du Nigeria dans les médias internationaux, avec un scénario menaçant. Au Nigeria, les chrétiens seraient victimes d'un génocide, a déploré Donald Trump, menaçant d'une intervention militaire des États-Unis. Le gouvernement nigérian à Abuja permettrait à des "terroristes islamistes" de commettre des atrocités contre les chrétiens.

Avertissement de Washington, peu de réactions en Europe

Comment Ignatius Kaigama perçoit-il la déclaration de Trump ? "Il a été le premier dirigeant politique à appeler un chat un chat", explique-t-il. Comme beaucoup de Nigérians, il espérait que les décideurs politiques du pays prendraient des mesures contre la criminalité et les enlèvements après l'avertissement de Donald Trump.

"Mais rien ne s'est passé. Cela a conduit à une recrudescence de la violence." Ignatius Kaigama déplore que presque aucun responsable politique européen ne se soit exprimé à ce sujet.

Et pourtant, Ignatius Kaigama critique le président américain et sa menace d'intervention militaire. La Conférence épiscopale nigériane est une organisation très influente dans le pays : "Il aurait dû nous consulter au préalable, nous aurions pu lui donner quelques conseils."

Mais Donald Trump ne doit surtout pas venir avec des bombes et des armes, cela ne résoudra pas les problèmes. "Nous avons besoin d'une approche constructive." L'évêque parle des Nigérians qui profitent de la corruption et transfèrent de l'argent à l'étranger. Il faut dénoncer et combattre cela.

Tout comme Bertram Meier, Ignatius Kaigama fait référence à des initiatives communes efficaces entre musulmans et chrétiens, tant au niveau local qu'au niveau des représentants religieux.

Selon Bertram Meier, le terrorisme islamiste est un problème, en particulier dans le nord du Nigeria. Il vise les chrétiens, mais aussi les musulmans qui refusent de suivre l'interprétation extrémiste du Coran. Il est souvent difficile de déterminer si les actes sont motivés par des raisons religieuses.

"Gouvernance corrompue"

Monseigneur Meier déplore une "gouvernance médiocre et souvent corrompue". Au vu des événements bouleversants de ces dernières semaines, le gouvernement nigérian est "le premier à devoir agir". Si l'on veut éviter que ce pays, densément peuplé et en proie à de nombreuses tensions, ne sombre dans une crise majeure, "il est impératif d'agir de manière décisive, dans le respect de l'État de droit et de toutes les religions".

L'évêque d'Augsbourg regrette le manque de nuance dans les propos de Donald Trump. Au contraire, le président américain s'exprime de manière simpliste.

La violence au Nigeria touche depuis longtemps des millions de personnes. Rien que depuis 2023, environ 10 000 personnes ont été tuées et des centaines ont été enlevées. Dans certaines régions du pays, des hommes armés tuent des civils innocents et détruisent des maisons privées, des écoles, des cliniques et des lieux de culte.

La violence a déplacé jusqu'à trois millions de personnes, dont beaucoup dans l'État du Plateau, où vivent également le pasteur Ayuba Daleng et sa communauté.

"Quand je suis revenu dans ma paroisse, j'étais choqué et effrayé. J'étais très perturbé", raconte le pasteur à propos de la fin de sa prise d'otage. « Comme ils m'ont blessé à l'oeil, j'ai maintenant des problèmes dans mon travail et dans ma vie privée. Je ne peux plus faire ce que je faisais auparavant pour gagner ma vie et payer les frais de scolarité de mes enfants à cause de la situation dans laquelle ils m'ont mis."

Le président américain Donald Trump a annoncé jeudi (25.12.2025) que les Etats-Unis avaient mené de "nombreuses" frappes meurtrières contre l'Etat islamique dans le nord-ouest du Nigeria, et promis de nouvelles attaques si l'organisation continue ce qu'il a qualifié de "massacre de chrétiens".

Le commandement américain en Afrique a précisé sur X qu'il avait frappé "à la demande des autorités nigérianes (...) tuant plusieurs terroristes de l'Etat islamique" dans l'Etat de Sokoto. Le chef du Pentagone, Pete Hegseth, s'est dit sur X "reconnaissant pour le soutien et la coopération du gouvernement nigérian", saluant l'action de son ministère.

Le ministère des Affaires étrangères du Nigeria a confirmé vendredi les frappes américaines.

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