Sénégal: Rétro 2025 - Economie - Le test de la vérité économique : finances publiques, dette et crédibilité internationale

31 Décembre 2025

Sénégal-FMI : Autopsie d'une dette cachée et d'un bras de fer décisif

*L'année 2025 s'est imposée comme un moment charnière dans la trajectoire économique du pays, en raison des révélations relatives à l'ampleur de la dette publique et du bras de fer engagé avec le Fonds monétaire international (FMI). Cette phase a profondément reconfiguré le cadre des politiques budgétaires, financières et institutionnelles, tout en plaçant la question de la crédibilité économique du pays au centre du débat public.

Un audit approfondi a été engagé par les nouvelles autorités après l'investiture, en avril 2024, du président de la République Le rapport de la Cour des comptes, rendu public en février 2025, a mis en lumière une manipulation des données budgétaires au cours des exercices précédents. Le ratio dette/PIB a été corrigé de 74,4 % à 99,7 % à fin 2023, soit un ajustement de 25 points de pourcentage, tandis que le déficit budgétaire a été corrigé de 4,9 % à 12,3 % du PIB.

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Selon les estimations du FMI arrêtées à fin 2024, la dette totale du Sénégal atteignait 132 % du PIB, intégrant près de 7 milliards de dollars de dette non déclarée. Edward Gemayel, chef de mission du FMI pour le Sénégal, a qualifié cette situation de « cas inédit » sur le continent africain. Les audits successifs menés de l'Inspection générale des finances (IGF), de la Cour des comptes et du cabinet Mazars ont révélé l'existence de mécanismes de dissimulation. Entre 2019 et 2023, le déficit budgétaire réel aurait dépassé de près de 5 points de PIB les chiffres officiellement communiqués.

Un rapport du think tank Finance for Development Lab indique que plus d'un tiers de la dette extérieure n'avait pas été déclaré à fin 2023. Les données de la Banque mondiale mettent en évidence une sous-estimation des décaissements avec des écarts allant d'un milliard de dollars en 2018 à une accélération marquée en 2023.

Les missions du FMI

Deux missions du FMI se sont succédé. La première du 19 au 26 août 2025, avait pour objectif d'examiner les mesures correctrices consécutives au rapport de la Cour des comptes. Les discussions ont porté sur le traitement des déclarations erronées, l'évaluation de la situation de la dette et les contours d'un éventuel nouveau programme d'appui. Le FMI a salué l'engagement des autorités sénégalaises en faveur de la transparence, notamment à travers la centralisation de la gestion de la dette, le renforcement du Comité national de la dette publique et le lancement, le 21 juillet 2025, d'un audit exhaustif des arriérés de paiement.

La seconde mission, conduite du 22 octobre au 6 novembre 2025, a permis d'approfondir les échanges et d'évaluer les performances macroéconomiques récents. À son issue, le FMI a reconnu la résilience de l'économie sénégalaise, avec une croissance estimée à 7,9 % en 2025, dont 3,4 % hors hydrocarbures, portée par le démarrage de la production pétrolière et gazière. L'inflation devrait s'établir en moyenne à 1,4 %.

Des divergences persistantes

Un désaccord de fond persiste Dakar et le FMI. Le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba, a affirmé le 29 novembre 2025 que la restructuration de la dette n'était pas envisagée, le gouvernement considérant que la problématique revèle principalement qu'il s'agit du refinancement plutôt que de solvabilité. Le ministre de l'Économie, Abdourahmane Sarr, ancien cadre du FMI, soutient quant à lui, que tant que la richesse nationale progresse plus rapidement que l'endettement, le risque de solvabilité demeure contenu. Les autorités privilégient ainsi une stratégie reposant majoritairement sur des sur des ressources domestiques, évaluées à 5 667 milliards de FCFA pour la période 2025-2028.

Le défi du refinancement

Entre 2026 et 2028, le Sénégal devra faire face à un service de la dette estimé à 14 870 milliards de FCFA. Selon Cheikh Diba, près de 6 000 milliards de FCFA par an seront nécessaires pour honorer les besoins de refinancement, ce qui explique en grande partie la prudence du FMI et la persistance des tensions, dans les négociations.

Réformes budgétaires et structurelles

En réponse à cette situation, le gouvernement a engagé un programme de redressement visant à assainir les finances publiques. À fin septembre 2025, la trajectoire budgétaire laissait apparaitre une réduction du déficit global, de 13,4 % du PIB en 2024 à 7,8 % en 2025. Plusieurs mesures fiscales ont été introduites, notamment des taxes sur les paiements mobiles, les transactions en espèces et les jeux de hasard, ainsi que la réactivation de droits de sortie sur l'arachide ainsi que certains droits d'importation.

Sur le plan institutionnel, les réformes ont porté sur la centralisation de la gestion de la dette au sein d'un seul ministère, la mise en place d'une base de données unifiée, le renforcement des contrôles d'engagement budgétaire et la consolidation progressive des comptes bancaires dans le cadre du Compte unique du Trésor.

Impacts économiques et sociaux

Les agences de notation ont réagi négativement à ces révélations. En février 2025, Moody's a abaissé la note souveraine du Sénégal de B1 à B3, assortie d'une perspective négative, compliquant l'accès aux marchés internationaux et le renchérissement du coût du financement.

Malgré ces contraintes, l'économie a fait preuve d'une certaine résilience. Au premier trimestre 2025, la croissance a atteint 12,1 % en glissement annuel, soutenue par l'entrée en production des champs pétroliers et gaziers de Sangomar et de GTA. En revanche, la croissance hors hydrocarbures est restée modérée, à 3,1 %, en raison des difficultés du secteur de la construction liées aux arriérés de paiement.

Sur le plan social, l'alourdissement du service de la dette a conduit à des mesures d'ajustement qui affectent les ménages vulnérables. La question du maintien des subventions sur les produits de première nécessité s'est imposée comme un enjeu central, dans un contexte de risques accrus d'inégalités et de pauvreté.

Gouvernance, crédibilité et perspectives

La transparence budgétaire constitue un axe central de la gouvernance économique actuelle. Si le FMI a salué cet engagement, la révélation de la dette cachée a ravivé le débat politique interne, entre demandes de publication intégrale des rapports, interrogations sur les responsabilités passées et accusations d'instrumentalisation politique de l'audit

Une année charnière

L'année 2025 apparaît comme une étape décisive pour le Sénégal. Le pays doit simultanément assainir ses finances publiques, préserver une croissance inclusive et maintenir l'accès aux marchés financiers. L'issue des négociations avec le FMI aura des effets durables, tant sur la trajectoire économique que sur la crédibilité des dispositifs de surveillance multilatérale en Afrique.

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