Quelles sont les priorités sociales pour Maurice à l'aube de 2026 ?
Il y a trois priorités majeures qui, à mes yeux, interpellent profondément notre société à l'aube de 2026. La première concerne le fléau de la drogue, qui est aujourd'hui un véritable drame pour notre société. En tant qu'évêque, je rencontre régulièrement des familles en grande détresse venues me parler de leurs enfants tombés dans l'addiction.
La drogue détruit non seulement des vies, mais aussi des foyers entiers. Pour 2026, il est essentiel que les autorités mettent en place des mesures plus fermes et plus déterminées contre le trafic. Je ne sais pas si l'on peut totalement éradiquer ce fléau, mais il est possible de le contenir par une action plus rigoureuse. Ce qui est particulièrement inquiétant, c'est de voir des enfants devenir eux-mêmes des passeurs. Cela ressemble de plus en plus à une économie parallèle, et cela fait peur. À cela s'ajoute une violence grandissante : combien de pères, de mères ou de grands-parents sont agressés, parfois tués, par des proches sous l'emprise de la drogue ? Cette lutte doit être une priorité nationale, combinant répression, prévention et sensibilisation continue auprès des jeunes ainsi que la réhabilitation.
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La deuxième urgence sociale est le mal-être profond qui traverse notre jeunesse, illustré par l'augmentation des suicides. Le fait qu'un enfant puisse envisager de passer à l'acte est profondément bouleversant. Cela nous oblige à nous interroger collectivement : comment promouvoir la vie, l'espérance et le goût de vivre ? Les institutions éducatives, civiles et religieuses ont une responsabilité commune. Il est urgent d'offrir davantage d'écoute, de repères et d'accompagnement afin d'aider les jeunes à croire en l'avenir et à aimer la vie.
Enfin, l'éducation demeure un pilier fondamental. Il faut reconnaître que le niveau dans certaines matières, notamment le français, est en régression. Ayant moi-même été enseignant, je le constate avec lucidité. Nous devons rechercher l'excellence académique sans négliger les intelligences multiples. Chaque enfant a un potentiel à faire grandir. C'est dans cet esprit que le futur lycée professionnel Saint Gabriel-Don Bosco accueillera des jeunes aux profils variés pour les accompagner et les valoriser. Encourager tous les enfants, sans distinction, reste l'un des plus grands défis de notre société.
À l'occasion de la Journée mondiale de la paix, célébrée le 1er janvier par l'Église catholique, comment les différentes communautés peuvent-elles collaborer à travers des actions et des messages concrets afin de renforcer la paix, la solidarité et la cohésion sociale ?
Le thème de la Journée mondiale de la paix,«Que la paix soit avec vous tous. Vers une paix désarmée et désarmante», nous invite à rejeter la violence pour bâtir une paix fondée sur la justice et l'amour. La paix se construit avant tout dans le quotidien, à travers nos attitudes, nos paroles et notre manière de vivre ensemble. À cet égard, promouvoir la citoyenneté dans les établissements scolaires est essentiel. Le civisme, la courtoisie et le respect de l'autre doivent être transmis dès le plus jeune âge. Il est important de rappeler qu'aucun enfant ne naît avec une identité communaliste.
Il apprend à distinguer et à catégoriser l'autre, souvent sous l'influence de son environnement. Cette réalité doit nous interpeller collectivement. Les réseaux sociaux constituent également un défi majeur. Les nouvelles technologies ne sont pas un problème en soi, mais leur usage peut l'être. Les propos blessants, les attaques personnelles et les discours de haine fragilisent la cohésion sociale. Il faut s'interroger sur ce que nous cultivons à travers nos commentaires et nos partages. Le respect de la dignité humaine reste indispensable au vivre-ensemble.
La paix passe aussi par le rejet de toute forme de violence, qu'elle soit verbale ou physique. Les différends doivent être réglés par des moyens légaux et démocratiques. Dans cette perspective, la réforme électorale demeure une question centrale. Comme le rappelait le cardinal Maurice Piat, tant que les pratiques électorales restent marquées par des considérations communalistes, notre démocratie demeure vulnérable. La Commission justice et paix du diocèse poursuivra son engagement en formulant des propositions pour la réforme électorale afin de renforcer durablement la cohésion sociale.
Par ailleurs, l'Église s'engage à faire avancer la mise en place d'une commission pour la cause créole, qui sera lancée le 1er février. Une cause juste ne concerne jamais une seule communauté. Elle peut et doit être portée par tous, au nom de la justice et des droits humains. En tant que catholique, je peux soutenir une cause qui touche une autre communauté car elle contribue au bien commun. L'objectif est clair : permettre à chacun de trouver pleinement sa place, et avancer ensemble vers une mauricianité plus profonde et inclusive. Il faut aussi plus de rencontres inter-religieuses avec les autorités; nous pouvons lutter contre tout type de violence.
Quels sont les principaux défis auxquels les jeunes devront faire face ?
L'un des premiers défis auxquels les jeunes Mauriciens devront faire face en 2026 concerne l'usage des outils numériques. Le numérique peut être une formidable opportunité : il permet d'accéder au savoir, de développer l'esprit critique et de créer des liens au-delà de nos frontières. Toutefois, il comporte aussi de sérieux dangers.
Certains contenus en ligne peuvent encourager des comportements destructeurs, comme cela a été le cas avec des défis dangereux tels que le Blue Whale Challenge. En mars 2024, des images et des vidéos d'accidents tragiques, impliquant de jeunes pèlerins, ont circulé sur les réseaux sociaux avant même que les familles n'en soient informées. Ce type de voyeurisme malsain est profondément choquant et constitue un manque de respect envers la dignité humaine. Il est urgent que des lois viennent encadrer et réguler ces dérives.
Un autre défi majeur réside dans la lutte contre les addictions et le mal-être des jeunes. Les conséquences psychologiques du Covid19 et des confinements ne doivent pas être minimisées. Dans plusieurs pays, on a constaté une hausse de dépressions, notamment chez les jeunes. Avant même de relancer pleinement les exigences académiques, il a parfois fallu prendre le temps d'aider les personnes à se reconstruire. Aujourd'hui, cette souffrance se manifeste parfois par des actes de violence, y compris sur les réseaux sociaux. Il est essentiel d'offrir aux jeunes un accompagnement, de l'écoute et de leur redonner confiance en l'avenir.
Enfin, l'éducation en vue de l'avenir professionnel constitue un enjeu central. L'enseignement professionnel souffre encore de nombreux préjugés. Pourtant, choisir cette voie ne signifie pas être en échec, mais reconnaître ses talents et s'épanouir dans ce que l'on sait faire. Il est temps de valoriser pleinement ces parcours et de croire résolument en la jeunesse.
Comment encourager davantage la participation des citoyens dans les initiatives communautaires et sociales ?
Encourager cette participation passe par la création de plateformes communes où l'on peut réfléchir ensemble aux enjeux sociaux. Les religions jouent un rôle important dans ce domaine, mais elles ne peuvent agir seules. Le soutien des organisations non gouvernementales (ONG) et des autorités civiles est indispensable pour mobiliser la population et favoriser l'engagement. Ces plateformes citoyennes permettent de montrer que la vie ne se limite pas à soi-même : l'engagement social, culturel ou syndical contribue à lutter contre l'individualisme et à renforcer le vivre-ensemble.
Il est également essentiel de réorganiser la vie de quartier. Les conseils pastoraux offrent déjà des espaces de réflexion mais aujourd'hui, la peur liée à la drogue et à la violence réduit la participation. Pour que les citoyens s'impliquent, ils doivent se sentir soutenus et protégés. Les jeunes, les adultes et même les retraités peuvent alors agir ensemble, en solidarité. Si chacun trouve un appui collectif, il devient possible de transformer les quartiers, de créer un environnement plus sûr et plus solidaire, et de redonner à chacun le goût de participer activement à la vie de la communauté.
Quelles initiatives concrètes pourraient aider à réduire les inégalités et à soutenir les familles vulnérables ?
L'Église a pour mission première d'aller vers les pauvres et de soutenir les familles vulnérables. Aujourd'hui, l'appauvrissement de certains foyers résulte de facteurs multiples : économiques, éducatifs, sanitaires, mais aussi sociaux. Même au sein de l'Église, on observe des disparités importantes entre ceux qui ont les moyens et ceux qui vivent dans la précarité. Sensibiliser à la solidarité et créer des initiatives concrètes devient donc essentiel. Nous mettons en place des projets d'auto-financement diocésain pour soutenir des programmes sociaux, permettant à ceux qui ont les moyens de mettre leurs ressources au service des plus démunis.
Depuis le Jubilé du 24 mai et à travers l'action du père Gérard Mongelard, vicaire épiscopal chargé de la mission sociale, nous avons écouté les familles dans la détresse. Certaines disposent de ressources mais vivent des situations difficiles : enfants en addiction, maltraitance dans les institutions ou préjugés, voire enfants incarcérés. Le rajeunissement de la population carcérale - 52 % des détenus ont entre 18 et 35 ans, et 60 % des cas sont liés à la drogue - témoigne d'une vulnérabilité sociale préoccupante. Pour répondre à ces défis, l'Église ne peut agir seule.
Nous collaborons avec des ONG, avec Caritas et avec des représentants d'autres religions pour des projets intégrés. Ces initiatives visent à créer un réseau de solidarité, à écouter les familles, à les accompagner concrètement et à réduire les inégalités, en mettant en œuvre des actions structurées et coordonnées qui soutiennent durablement les plus vulnérables. La clé réside dans l'alliance entre engagement civil, religieux et social pour un impact réel sur la société.
Si vous pouviez suggérer une action collective pour améliorer la vie quotidienne des Mauriciens en 2026, laquelle recommanderiez-vous ?
Poursuivre le travail commencé depuis mai, en le consolidant dans une Assise sociale dédiée aux questions de pauvreté. Cette initiative permettrait de donner sens à ce qui a été entrepris et d'encourager l'engagement de chacun. Il sera important de travailler sur des plateformes communes, de faire des plaidoyers et de collaborer avec les décideurs politiques pour avancer concrètement vers plus de justice et améliorer la vie quotidienne des Mauriciens.