DOUALA, SciDev.Net — La préqualification en novembre 2025 par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) d'une formulation de la primaquine destinée à traiter le paludisme chez les nouveau-nés pourrait apporter d'importants changements positifs dans la lutte contre cette maladie en Afrique subsaharienne.
Le colonel Aïssata Koné, présidente du Programme national de lutte contre le paludisme au Mali affirme par exemple que « la primaquine pour bébés va entrainer une véritable révolution dans l'arsenal thérapeutique pour les enfants dans les régions avec présence des plasmodiums vivax et ovale ».
Notamment « en assurant une prise en charge efficace des enfants dans l'atteinte des objectifs de réduction de la morbidité et de la mortalité néonatale et infantile », précise-t-elle dans un entretien qu'elle a accordé à SciDev.Net.
"Jusqu'à présent, il n'existait aucune formulation pédiatrique dont la qualité était garantie. Les professionnels de santé devaient donc souvent couper les comprimés pelliculés en deux, une pratique déconseillée, et composer avec le goût amer du médicament, ce qui rendait le traitement difficile à accepter pour de nombreux enfants"Fosun Pharma
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A l'en croire, « l'absence de primaquine adaptée aux bébés était une faille dans la prise en charge du paludisme chez les enfants qui constituent une cible très vulnérable au paludisme ».
Pour sa part, Romaric Nzoumbou-Boko, responsable du laboratoire de parasitologie à l'Institut Pasteur de Bangui en République centrafricaine, trouve que cette primaquine pour enfants « sera une approche de plus qui permettra de diminuer le gap de la transmission résiduelle ».
Le Rapport mondial sur le paludisme 2024 indique qu'en 2023, environ 263 millions de nouveaux cas de paludisme ont été signalés dans 83 pays à travers le monde, avec 597 000 décès au total, dont 246 millions de cas et 569 000 décès en Afrique.
Plus de 76 % de ces décès sur le continent concernant des enfants de moins de cinq ans. D'où la nécessité de disposer de formulations pédiatriques fiables de médicaments antipaludiques.
Selon un communiqué de presse de Medecines for Malria Venture (MMV), cette formulation de la Primaquine pour enfants a été développée en association avec la firme pharmaceutique indienne Fosun Pharma dans le cadre du Partenariat pour l'élimination du Vivax (PAVE) et grâce au financement d'Unitaid, une organisation internationale d'achat de médicaments.
Contacté par SciDev.Net, Fosun Pharma, à travers son service de presse, rappelle que la primaquine est depuis longtemps recommandée par l'OMS pour une utilisation chez les enfants, de sorte qu'aucun essai clinique supplémentaire n'a été nécessaire.
« Le problème, poursuit-il, était que, jusqu'à présent, il n'existait aucune formulation pédiatrique dont la qualité était garantie. Les professionnels de santé devaient donc souvent couper les comprimés pelliculés en deux, une pratique déconseillée, et composer avec le goût amer du médicament, ce qui rendait le traitement difficile à accepter pour de nombreux enfants ».
« Les nouvelles formulations adaptées aux enfants résolvent ces problèmes : elles sont bioéquivalentes aux comprimés existants, permettent un dosage précis même pour les plus jeunes enfants et ont un goût plus agréable ; ce qui facilite le traitement pour les familles », conclut Fosun Pharma.
En effet, à en croire le communiqué de presse de MMV, le nouveau médicament pédiatrique se présente sous la forme de comprimés dispersibles de 2,5 milligrammes (mg) et 5 mg, sans arôme et adaptés aux enfants pesant plus de 5 kg.
Prévenir les rechutes
Pierre Hugo, vice-président de MMV, en charge de la dynamique du marché et de la sécurité des approvisionnements, ajoute qu'ils sont conçus pour être faciles à administrer et qu'il suffit de les dissoudre dans un peu d'eau ; ce qui les rend adaptés aux enfants.
Sur le choix de cette présentation sous forme de comprimés, il explique : « Les comprimés ont généralement une plus grande stabilité dans une large gamme de conditions de température et d'humidité typiques de nombreux environnements endémiques du paludisme et disposant de faibles ressources. »
« Les formulations liquides (sirops) nécessitent souvent des conservateurs, un stockage soigneux pouvant inclure la réfrigération, et peuvent être plus sujettes à la détérioration, à la contamination ou à des erreurs de dosage une fois ouvertes », poursuit-il.
Selon ses explications, si les sirops peuvent sembler plus adaptés aux très jeunes enfants, dans de nombreux contextes où le paludisme est endémique, les réalités pratiques en matière de stabilité, de transport, de stockage, de précision des doses, de coût et de capacité du système de santé font des comprimés dispersibles dans l'eau un choix plus approprié.
L'avènement de la primaquine pour bébés survient quelques mois seulement après celui du Coartem pour bébé, tout premier médicament ciblant les nouveau-nés dans le traitement du paludisme, révélé en juillet 2025. Mais il s'agit de deux médicaments distincts...
« Coartem Baby comble une lacune thérapeutique de longue date pour les nouveau-nés et les nourrissons de 2 à 5 kg atteints du paludisme aigu à plasmodium falciparum. C'est est une combinaison thérapeutique à base d'artémisinine (ACT) », explique Pierre Hugo.
En revanche, ajoute-t-il, « les formulations pédiatriques de primaquine sont des outils stratégiques pour prévenir les rechutes qui surviennent avec le paludisme à plasmodium vivax, ainsi que pour interrompre la transmission du paludisme à plasmodium falciparum ; ce qui est essentiel tant pour la planification de l'élimination que pour la maîtrise de la résistance aux médicaments. Elle est administrée en association avec une ACT le premier jour du traitement. »
Réduction de la transmission
En effet, SciDev.Net a appris de paludologues que dans les pays où circule le plasmodium vivax, le paludisme est plus difficile à combattre parce que ce parasite passe par une phase intrahépatique (à l'intérieur du foie) indétectable.
D'où des rechutes et des épisodes répétés de paludisme chez le patient en raison de la réactivation des parasites dormants cachés dans le foie. Ce qui contribue aussi à la transmission de la maladie.
« Dans ces zones, l'OMS recommande l'utilisation de la primaquine pour la réduction de cette transmission du paludisme et pour la prévention des rechutes dues à l'activation des formes hépatiques dormantes du plasmodium », indique Aïssata Koné.
Romaric Nzoumbou-Boko renchérit en disant que « la primaquine a un très grand intérêt, surtout son effet gamétocytocide[1] sur le plasmodium, qui vise à rompre le cycle et donc à s'attaquer au réservoir humain et à réduire ainsi considérablement la transmission résiduelle ».
« En plus, le Plasmodium vivax est en train de s'installer en Afrique centrale, son utilisation efficace permettra de lutter contre cette émergence. Enfin, elle préviendra les rechutes en détruisant les stades dormants du plasmodium vivax dans le foie », ajoute l'expert qui est également enseignant-chercheur à l'Université de Bangui.
Pour Aissata Koné également, « il est très capital » d'utiliser la primaquine pédiatrique au Mali, en particulier dans les régions de Ménaka et Kidal où plusieurs études ont révélé la présence de cas de paludisme à plasmodium vivax.
Reste à résoudre l'équation de la disponibilité de ce produit. A ce propos, MMV confie à SciDev.Net que son partenaire Fosun Pharma va commencer à enregistrer le médicament dans les pays où le paludisme est endémique pour que ces derniers puissent l'inclure dans leurs directives. Les deux partenaires évalueront alors les besoins et organiseront ensuite les chaînes d'approvisionnement afin de rendre le médicament disponible.
