Ile Maurice: Ramgoolam sacrifie-t-il aujourd'hui pour viser demain ?

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Le discours du Nouvel An 2026 de Navin Ramgoolam n'a rien, cette fois-ci, d'un exercice de séduction. Il s'inscrit dans une logique de rupture assumée avec les promesses faciles, celles de la campagne, celles de l'illusion politique. «2026 sera l'année de l'économie», martèle-t-il, comme on énonce une contrainte plus qu'un slogan. Le ton est donné : le temps du réel a remplacé celui du rêve électoral.

Ce discours se lit d'abord comme un plaidoyer pour l'impopularité assumée. Ramgoolam ne nie pas l'écart entre les nombreuses promesses électorales faites avec ses «camarades Paul, Ashok et Richard» et les décisions contraires ou différentes prises depuis. Il ne plaide pas le mensonge, mais la responsabilité. Gouverner, dit-il en creux, ce n'est pas flatter, c'est arbitrer. Quitte à sacrifier aujourd'hui pour préserver demain, quitte à entamer sa propre popularité - et celle de son alliance - pour ne pas hypothéquer les générations futures.

Sur ce point, le discours entre en résonance directe avec notre ligne éditoriale de 2025. Pratiquement toute l'année, nous avons écrit que la politique ne se juge plus à l'aune des promesses mais à celle de la cohérence. Le Premier ministre reprend cette grammaire du réel : économie fragilisée, population active en recul, vieillissement accéléré, risque de déclassement - jusqu'au spectre du «Junk State». La qualité de vie, insiste-t-il, dépendra d'abord de la solidité économique. Pas d'État-providence viable sans croissance, pas de justice sociale durable sans productivité.

Mais le cœur politique du discours est ailleurs : dans la liberté retrouvée. Ramgoolam revendique la fin d'un cycle autoritaire. Plus de striking team, plus d'order out au Parlement (même si les critiques ont fusé sur Shirin Aumeeruddy-Cziffra par rapport aux excès, pas toujours réprimandés, de Paul Bérenger dans l'hémicycle), plus d'institutions confisquées.

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Il parle d'un pays qui «respire» à nouveau, où critiquer le pouvoir n'expose plus à la surveillance ou à la répression. Cette insistance n'est pas anodine. Elle répond à une fatigue démocratique profonde, que les voeux de la rédaction ont clairement exprimée : besoin de décence, de respect, de normalité institutionnelle.

Le volet Law and Order est présenté comme la colonne vertébrale de 2026. Réforme de la police, indépendance retrouvée, tolérance zéro, Penalty Point Scheme appliqué dès le 1eᣴ janvier pour renverser la tendance mortelle sur nos routes. La lutte contre la corruption est chiffrée, presque brandie comme une preuve : 95 arrestations en 2025 contre une seule en 2024. La création de la National Prosecution Commission et de la National Crime Agency marque une refonte du système. On n'assainit pas un pays sans institutions solides, ni sans exemplarité.

Sur le plan social, Ramgoolam avance sur une ligne de crête. L'État-providence n'est pas renié, mais il est reconfiguré sous la pression démographique. Un tiers de la population aura plus de 60 ans. Dire cela, c'est reconnaître que les réformes des pensions ne sont pas idéologiques mais mathématiques. Le fonds de Rs 10 milliards pour contenir l'inflation, la stabilisation de la roupie par la Banque de Maurice, la réforme de la fonction publique par des indicateurs de performance : autant de mesures techniques, peu glamour, mais structurantes.

Un passage mérite d'être souligné : l'hommage appuyé aux travailleurs étrangers. Dans un pays où la population active diminue, Ramgoolam reconnaît leur rôle central dans l'économie. Ce regard rejoint les voeux de la rédaction appelant à reconnaître la valeur du travail, sans hiérarchie morale entre mains locales et mains venues d'ailleurs. Il faut mieux les traiter et ne pas les considérer comme des citoyens de seconde catégorie. Notre regard sur eux doit évoluer vers le positif.

À l'international, le Premier ministre revendique une crédibilité retrouvée : Chagos, visites de Modi et Macron, extension de l'AGOA, sommet Afrique-États-Unis en juillet 2026. La diplomatie économique devient un levier de croissance, pas un décor.

Mais le discours laisse un angle mort majeur, que notre éditorial ne peut ignorer : l'avenir politique. Ramgoolam parle de 2050, mais ne dit rien de la relève. Ni au Parti travailliste, ni au MMM, encore moins sur le nombre de mandats qu'un dirigeant peut cumuler. Comment convaincre une société qui va vite, qui doute, qui exige de la visibilité, quand on tait encore qui sera aux commandes demain ? Le courage des réformes gagnerait en crédibilité s'il s'accompagnait d'un courage équivalent sur la question de la succession.

En définitive, ce discours n'est ni démagogique ni lyrique. Il est rugueux, parfois défensif, souvent lucide. Il s'inscrit dans la même exigence que celle exprimée par les journalistes de l'express : moins d'illusions, plus de vérité ; moins de posture, plus de cohérence. 2026 ne sera pas une année confortable. Elle est annoncée comme une année de choix. Reste à savoir si le pays, comme son gouvernement, acceptera durablement le prix du réel.

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