Le revers de la coopération migratoire entre Rabat et Madrid
Les Espagnols semblent satisfaits de la coopération marocaine et de celle d'autres pays africains en matière de lutte contre la migration irrégulière. Selon des données récentes publiées par le ministère espagnol de l'Intérieur, «le nombre de migrants arrivés sur le territoire espagnol au cours de l'année dernière a enregistré une baisse de plus de 42%. La route des Canaries a également connu une diminution des flux migratoires d'environ 62%».
Baisse globale des flux, recomposition des routes migratoires
En détail, « plus de 36.000 personnes sont arrivées de manière irrégulière sur le territoire espagnol l'année dernière, principalement par voie maritime, enregistrant une baisse notable par rapport à l'année précédente, durant laquelle le nombre de migrants irréguliers avait dépassé les 64.000. Cette diminution est principalement attribuée au recul des flux migratoires via les îles Canaries, malgré une augmentation de plus de 24% des arrivées par la route des îles Baléares ».
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A noter qu'un rapport de la Commission espagnole d'aide aux réfugiés (CEAR) a révélé que « plus de 70% des migrants étrangers arrivés en Espagne par la mer et à bord d'embarcations durant l'année 2024 ont effectivement déposé des demandes d'asile auprès des autorités compétentes en matière de migration et d'asile. Des données onusiennes précisent par ailleurs que la majorité des personnes arrivées sur le sol espagnol sont originaires principalement du Mali et du Sénégal ».
Concernant l'afflux de migrants de nationalité marocaine vers l'Espagne via la route atlantique des Canaries, certaines données espagnoles indiquent qu'«il a connu une forte baisse par rapport aux années 2020 et 2021, période durant laquelle les migrants marocains représentaient plus de la moitié des flux sur cet itinéraire. Leur part ne dépasse pas aujourd'hui 11%». Les mêmes sources rapportent que «les arrivées par voie maritime dans les deux villes marocaines occupées de Sebta et Mellilia ont elles aussi diminué, tandis que le nombre de tentatives d'entrée dans ces enclaves espagnoles par voie terrestre, y compris à la nage, a augmenté.
Environ 2.531 tentatives ont été enregistrées en 2024, contre 3.523 l'année précédente ».
Un récit centré sur la "réussite sécuritaire"
Pour certains analystes, « il faut prendre avec des pincettes ces données statistiques puisqu'elles reflètent purement un cadre narratif des autorités espagnoles qui présente la baisse des arrivées comme le résultat direct et positif de la coopération sécuritaire avec les pays africains, en particulier le Maroc. En effet, ce cadrage valorise l'efficacité du contrôle tout en évacuant toute interrogation sur les coûts humains, politiques et juridiques de cette coopération et en réduisant la migration à une variable à contenir». «On parle plutôt de chiffres et pas de personnes», note un expert en migration.
La baisse des flux ne signifie pas baisse de la pression migratoire
Par ailleurs, nos interlocuteurs sont unanimes à «considérer que moins d'arrivées ne signifie pas moins de migration puisque les données comparatives montrent généralement que les migrations ne disparaissent pas, elles se déplacent, se fragmentent ou se rendent plus dangereuses et les routes se ferment ici pour s'ouvrir ailleurs (Baléares, voies terrestres, routes plus longues). La hausse de 24% sur la route des Baléares illustre précisément ce phénomène de déviation des flux, non leur extinction».
Un paradoxe majeur : contrôle accru, demandes d'asile en hausse
Le chiffre de plus de 70% des arrivants demandant l'asile suscite également les interrogations des spécialistes. Selon eux, «cette situation révèle une tension fondamentale entre, d'un côté, un discours de lutte contre la migration "irrégulière" et de l'autre, une réalité de migration forcée, liée aux conflits, à l'instabilité et aux persécutions (Mali, Sénégal)»». «En pratique, l'Espagne bloque des personnes... qui relèvent juridiquement du droit d'asile», constate un fin connaisseur de ce dossier.
Le Maroc, de pays d'origine à acteur de régulation
La chute du nombre de migrants marocains via les Canaries (11%) présentée comme un succès est remise en cause puisqu'elle traduit aussi une transformation plus profonde, à savoir le fait que le Maroc n'est plus seulement un pays d'émigration mais un acteur central de contrôle régional, parfois au détriment de la protection des migrants subsahariens présents sur son territoire. Cette évolution soulève une question absente des données espagnoles :
qui supporte aujourd'hui le coût social et humanitaire de cette baisse des arrivées en Espagne ?
Sebta et Mellilia : le symptôme persistant
Sur un autre registre, nos sources soutiennent que « la baisse des arrivées maritimes et la persistance des tentatives terrestres montrent que les frontières ne sont pas "résolues", elles sont déplacées et durcies et les migrants prennent des risques plus élevés (nage, routes terrestres dangereuses) ». «Le chiffre diminue, mais la frontière reste violente et inégalitaire», observe l'une de nos sources.
Pour cette source, «les chiffres espagnols racontent une histoire de contrôle réussi, mais laissent dans l'ombre la nature forcée d'une grande partie des mobilités, la responsabilité partagée des Etats européens et le déplacement du fardeau migratoire vers les pays du Sud».
D'après elle, la lecture comparative des situations migratoires en Espagne et au Maroc met en évidence deux réalités profondément asymétriques, bien qu'elles relèvent d'un même phénomène. « En Espagne, la baisse des arrivées est présentée comme un succès politique et sécuritaire. Elle se traduit par une diminution visible des flux migratoires et alimente un discours officiel centré sur l'efficacité des dispositifs de contrôle et de coopération internationale.
Cette réduction de la visibilité migratoire contribue à apaiser les tensions politiques internes et à renforcer l'idée d'une maîtrise des frontières », précise-t-elle. Et de nuancer : «A l'inverse, au Maroc, cette baisse des arrivées en Europe correspond à une hausse tangible de la pression migratoire sur le territoire national. Les migrants, majoritairement originaires d'Afrique subsaharienne, ne disparaissent pas : ils s'accumulent dans les villes, les zones frontalières et les espaces de transit prolongé. La migration devient moins visible au nord de la Méditerranée, mais plus présente, plus durable et plus complexe à gérer au sud.
Cette divergence se reflète également dans les modes de gestion. L'Espagne traite une partie des flux à travers le prisme de l'asile, en inscrivant les arrivants dans un cadre juridique européen, même s'il reste restrictif. Le Maroc, de son côté, est contraint d'adopter une gestion fondée sur le contrôle des frontières et l'assistance humanitaire d'urgence, sans disposer de mécanismes suffisants d'intégration ou de protection à long terme».
Pour nos experts, « derrière le succès politique affiché par l'Espagne se cache ainsi un coût humain et social largement supporté par le Maroc. Ce dernier assume les conséquences sociales, économiques et humanitaires de la coopération migratoire, dans un contexte régional instable, sans bénéficier d'un partage équitable des responsabilités. Ainsi, la baisse des chiffres en Europe ne signifie pas une résolution du phénomène migratoire, mais plutôt son déplacement géographique et politique, avec des effets durables sur les pays de transit comme le Maroc ».