Le journaliste et grand-reporter Tidiane Diallo décrypte l'engouement inhabituel pour cet ouvrage et la vive polémique qu'il suscite. Il explore le rapport complexe des Guinéens à la lecture, l'influence des réseaux sociaux sur l'information, ainsi que l'héritage de nos grands auteurs face à l'impact réel des salons du livre en Guinée. Son analyse est menée avec une lucidité aiguisée. Lisez !
Entre le pain, le riz et le carburant, une nouvelle denrée de première nécessité s'est invitée dans le panier de la ménagère, notamment les discussions sur les réseaux sociaux et dans les bars café autour du livre de Tibou Kamara. Qui aurait cru que 314 pages d'encre et de papier pourraient éclipser en pleine période électorale, la ferveur des urnes ?
Il est presque impensable de voir les Guinéens se passionner pour un bouquin, au point de manifester une envie aussi folle de se plonger ainsi dans les méandres de sa narration. C'est pourtant le paradoxe inhabituel du quotidien national, devient soudainement une obsession de toutes et tous.
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Début de semaine du lundi 29 décembre 2025, l'annonce de l'ouvrage de Tibou Kamara, ancien homme d'État ayant occupé de hautes fonctions ministérielles et journaliste chroniqueur assidu, fait l'effet d'une convoitise. Son livre-témoignage intitulé « Coup d'État contre Alpha Condé », paru aux éditions Yigui, est sur toutes les lèvres.
L'ouvrage de Mr Kamara marque-t-il le début d'un renouveau de la lecture en Guinée, ou n'est-il qu'un feu de paille lié au goût du scandale politique ? L'évidence est probante : les uns lui renouvellent son mérite d'avoir eu le courage de témoigner sur une période de l'histoire de la Guinée, étant lui-même un témoin oculaire des faits et gestes des élites qui sont presque encore vivantes, les autres lui retirent leurs reconnaissances et l'accusent de se venger politiquement par son domaine de prédilection.
On croyait pourtant que la lecture ne faisait pas partie de la culture guinéenne. On a longtemps cru que les livres n'avaient d'utilité que pour emballer des beignets vendus au coin de la rue par les femmes qui portent leurs commerces, des petites et moyennes entreprises. On supposait que prendre le temps d'écrire se résumait chez le Guinéen à n'être qu'une vaine perte de temps.
Et pourtant, malgré les combats acharnés des éditeurs locaux pour élargir le cercle des lecteurs, malgré les salons du livre organisés pour promouvoir les lettres guinéennes, malgré l'effort des acteurs de la critique littéraire guinéenne pour contribuer à son évolution et malgré la qualité des ouvrages publiés par nos auteurs, le public semblait rester ignorant.
Est-il vrai que pour cacher une chose précieuse à un Guinéen, il suffit de la placer entre les feuillets d'un livre ? N'est-il pas vrai que certains ne lisent que la première et la quatrième de couverture pour se persuader d'en avoir saisi le contenu ?
Cet ouvrage fait la Une des médias traditionnels et inonde les réseaux sociaux. Son contenu, riche en révélations, domine l'actualité au point d'éclipser l'élection présidentielle du dimanche 28 décembre dernier, dont les résultats donnent pourtant le candidat indépendant de la GMD (Génération pour la Modernité et le Développement) vainqueur dès le premier tour.
Ce qui prouve d'ailleurs qu'à l'ère du numérique, personne ne possède le monopole de l'attention. L'actualité dépend désormais du sujet et du caractère brûlant de l'information. Ce sont les réseaux sociaux qui dictent le tempo, à moins que les autorités ne procèdent à la censure, et même dans ce cas, il subsiste toujours des chemins de traverse pour faire circuler l'info avec les nouvelles techniques et technologies.
Pourtant, la Guinée regorge d'écrivains talentueux de renommée internationale. Hélas, plus de la moitié de nos concitoyens ignorent encore ce que Fodéba Keita, Camara Laye, Ibrahima Baba Kaké, Pr Djibril Tamsir Niane, Alioum Fantouré, Sory Camara, William Sassine, Tierno Monénembo et bien d'autres ont laissé pour la postérité.
Quelle importance pouvons-nous accorder aux 72h du livre de Conakry ? Quelle portée devons-nous donner au salon du livre de jeunesse de Conakry ? Quel impact céderons-nous au Festival Bulle d'Encre de Conakry ? Quelle nostalgie accordons-nous à l'émission télévisuelle « Papier plus parole » ? Pouvons-nous encore croire que ces rendez-vous qui contribuent à la promotion du livre et de la lecture ne sont pas voués à une certaine fatalité si le public ne s'y presse que pour le scandale?
Il n'est pas trop tard pour en tirer les leçons prospectives, réorienter les interrogations sur la promotion du livre, savoir comment susciter un tel enthousiasme pour que la culture de la lecture intègre davantage le quotidien du Guinéen, non plus par goût du scandale, mais par soif de savoir.