Le 6 janvier 1999, la guerre civile atteignait pour la première fois le coeur de la Sierra Leone. Vingt-sept ans plus tard, alors que le pays se projette vers la présidentielle de 2028, ONG et chercheurs mettent en garde contre un climat politique qu'ils jugent « préoccupant » et rappellent que la mémoire du conflit doit servir d'avertissement.
« C'est le jour où la guerre a atteint la capitale ». Pour Idrissa Mamoud Tarawallie, responsable de la Sierra Leone au sein de l'International Institute for Democracy and Electoral Assistance (International IDEA) et enseignant à l'université de la Sierra Leone, le 6 janvier 1999 reste une date centrale dans l'histoire récente de la Sierra Leone. L'offensive menée sur Freetown par le RUF, allié à l'AFRC, a plongé la capitale dans un chaos dont les images continuent de hanter la mémoire collective : quartiers privés d'électricité, maisons incendiées, civils pris au piège.
Ce souvenir demeure d'autant plus vif, explique Idrissa Mamoud Tarawallie, que durant une grande partie de la guerre civile, Freetown avait été relativement épargnée. « Des proches étaient tués par les rebelles en province, et les familles faisaient leur deuil à Freetown », rappelle-t-il. Le 6 janvier 1999 marque donc, selon lui, un basculement : « Le 6 janvier représente ce que signifie vraiment une guerre civile, quand elle frappe la capitale. C'est l'apogée du conflit : le moment où le coeur du pouvoir politique et de la domination économique est touché ».
Des signaux d'alerte à l'approche de 2028
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Vingt-sept ans plus tard, cette date n'est pas seulement commémorée comme un traumatisme national. Elle est aussi invoquée comme un avertissement dans un contexte politique que certaines organisations jugent préoccupant. À deux ans de la présidentielle de 2028, l'ONG B-FOUND dit observer une montée des tensions dans l'espace public, en particulier autour de propos qu'elle estime agressifs ou menaçants.
« Nous n'avons pas besoin de guerre -- que l'on soit au pouvoir ou dans l'opposition. Ce qu'il faut, c'est proposer des solutions », martèle Solomon Sundu, directeur exécutif de B-FOUND. Il exhorte les responsables politiques à se concentrer sur les enjeux concrets : la dépréciation du leone, la situation économique, et l'avenir d'une jeunesse diplômée qui peine à trouver sa place. « L'économie va mal, le leone s'est déprécié : quel changement apporterez-vous ? Nous avons des diplômés qui sortent de l'université : qu'est-ce que vous ferez de différent ? C'est ce langage-là que nous voulons entendre, pas des propos incendiaires ni des menaces. »
B-FOUND rappelle également que la PPRC (Political Parties Regulation Commission) -- l'instance chargée de superviser et encadrer l'activité des partis -- est déjà intervenue l'an dernier pour sanctionner ce qu'elle a qualifié de dérapages verbaux. Pour l'ONG, ces mesures montrent que la vigilance est nécessaire bien avant l'ouverture officielle d'une campagne électorale.
Un « cocktail explosif » entre politique et social
Pour Idrissa Mamoud Tarawallie, la question ne se résume pas aux seuls discours. Il décrit un ensemble de fragilités politiques et sociales qui, combinées, peuvent accroître les tensions au fil du temps. « Les conséquences de l'élection de 2023, souligne-t-il, pèsent encore sur le climat politique, tout comme les débats autour des réformes électorales -- notamment sur le système de vote et la gouvernance de la commission électorale ».
À cela s'ajoutent, selon lui, des rivalités internes dans les deux principaux partis : au SLPP, la question de la succession du président Julius Maada Bio ; au APC, une compétition féroce alimentée par l'espoir d'un retour au pouvoir. « Si ces processus ne sont pas bien gérés, ils peuvent fracturer les partis et nourrir une polarisation durable », estime le chercheur.
« Mais le facteur le plus inquiétant, poursuit-il, reste l'état de la jeunesse et la crise sociale : chômage massif, manque de perspectives, et ravages de la drogue de synthèse kush, devenue un sujet majeur de santé publique ». Le résultat, selon Tarawallie : un « cocktail explosif » dans lequel une jeunesse désoeuvrée peut être plus facilement mobilisée par des acteurs politiques en quête d'influence.
La mémoire comme outil de prévention
ONG et chercheurs s'accordent sur une idée : la mémoire du 6 janvier 1999 n'est pas seulement un devoir de commémoration, mais aussi un outil de prévention. Le rappel de ce jour où la guerre a atteint la capitale souligne à quel point l'équilibre peut se rompre lorsque frustrations sociales, rivalités politiques et discours incendiaires se combinent.
Pour B-FOUND, préserver la paix passe d'abord par une transformation du débat public : moins de surenchère, plus de propositions concrètes. Pour Idrissa Mamoud Tarawallie, il s'agit aussi d'éviter de laisser s'installer les conditions qui, par le passé, ont nourri le conflit. Vingt-sept ans après l'embrasement de Freetown, le message est clair : tirer les leçons du passé, bien avant l'échéance de 2028.
