Ile Maurice: Féminicide - Quand la violence continue même après l'assassinat

Honte C'est le mot qui s'impose à la lecture de certains commentaires publiés après le féminicide qui a coûté la vie à Sivanee Saminaden, tuée par son conjoint, le Camerounais Beltrami Bolzano Kemayou.

Les réseaux sociaux se sont transformés en tribunal populaire. La victime a été jugée pour ce qu'elle aurait «mal fait» : aimer un homme qui n'est pas Mauricien. Rapidement, la sidération face à la mort a cédé la place à une déferlante de propos racistes et xénophobes.

«Pourquoi aller chercher ailleurs ?», «Elle n'avait qu'à se mettre avec un Mauricien.» Comme si l'origine du compagnon devenait l'élément central du drame, reléguant la violence du crime au second plan.

Pourtant, les faits contredisent ces raccourcis. Entre 2021 et octobre 2025, au moins 44 féminicides ont été signalés, emportant des femmes âgées de 21 à 85 ans. Onze cas en 2021, huit en 2022, sept en 2023, neuf en 2024 et neuf en 2025.

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Les dossiers judiciaires racontent eux aussi une réalité bien différente de celle véhiculée en ligne. Les principaux suspects de ces assassinats, tous des partenaires des victimes, ont des noms différents et sont d'origines diverses. Ces trajectoires rappellent que la violence entre partenaires intimes n'a ni race, ni religion, ni nationalité.

Mais dans les commentaires, ce n'est pas seulement un étranger qui est jugé à travers son origine. C'est une femme qui est tenue responsable de sa propre mort. Ses choix amoureux sont disséqués, condamnés, comme si qu'aimer «l'Autre» constituait une faute. Une misogynie persistante, nourrie par un racisme décomplexé, une xénophobie assumée et une violence verbale normalisée.

Dans cette avalanche de haine, un fait demeure presque absent : des enfants qui ont perdu leur mère. Une réalité qui aurait dû imposer silence et compassion et qui au contraire, a libéré la parole la plus brutale.

Pour Mélanie Valère Ciceron, présidente de Passerelle, ce déferlement de commentaires provient «d'une culture de haine qui existe malheureusement sur les réseaux sociaux. Et c'est une forme de violence souvent banalisée, sous-estimée mais dont les effets sont bien réels. Car si la victime ne peut plus lire ces propos, ses proches et d'autres femmes le peuvent. On voit aussi de tels commentaires lorsqu'une femme a été frappée, blessée ou torturée. Cela fait d'elle une double victime : de coups et de jugements.»

Les choix de vie de la victime sont passés au crible. «C'est un problème de mentalité, un manque d'éducation, un manque de respect envers la femme», insiste Mélanie Valère Ciceron.

Elle rappelle que cette violence verbale ne vient pas uniquement des hommes, même s'ils sont majoritaires à l'exprimer. «Ce sont des personnes qui ont un degré de violence en elles, parfois c'est inconscient. Incapables de gérer leurs émotions, colère et frustration s'expriment sous forme d'attaques verbales. Faire un commentaire aussi violent, c'est déjà être violent soi-même.»

Ces jugements sont souvent dirigés vers les femmes parce que «l'homme se permet encore trop souvent de dire n'importe quoi, d'être violent dans ses propos.» Une violence qui ne s'arrête pas à la sphère privée. «Certains disent que tout va bien à la maison, mais la manière dont on parle à une femme dans la rue, dont on traite une collègue ou une inconnue, c'est aussi un problème.»

Stigmatisation raciale

Au-delà de la violence sexiste, ces drames déclenchent une autre dérive : la stigmatisation raciale. Pour l'historien et observateur social Jocelyn Chan Low, la réaction de certains internautes par rapport au dernier féminicide commis par un Africain est «aberrante». «L'Afrique est toujours envisagée comme un bloc homogène», observe-t-il.

Une vision héritée directement du colonialisme

«Maurice souffre encore d'une profonde aliénation culturelle. Nous sommes centrés sur la France. Le Blanc, l'Europe, est perçu comme le modèle supérieur tandis que l'Afrique est envisagée comme inférieure.»

Dans cette logique, l'Africain devient alors le coupable idéal, symbole de violence, pendant que l'on détourne le regard de l'essentiel. «Il faut juger le crime en lui-même, pas l'origine de la personne.»

«Au lieu d'éprouver de l'empathie pour la femme, les gens sont prêts à juger, à accuser», déplore encore Jocelyn Chan Low. Cela révèle une société plus prompte à condamner qu'à comprendre, à haïr qu'à soutenir.

Le suspect en situation irrégulière

Le drame familial qui a secoué Petit-Raffray dimanche prend une dimension supplémentaire après la révélation que le principal suspect, Beltrami Bolzano Kemayou, est en situation irrégulière à Maurice. Selon nos informations, son titre de séjour - un visa d'entrée - avait expiré avant les faits, ce qui place le suspect en situation d'overstay au moment du drame.

Il était entré à Maurice en février 2023 et son visa avait expiré en mai de la même année. Cette donnée soulève de nouvelles questions sur le suivi des étrangers présents sur le territoire et l'efficacité du contrôle des titres de séjour.

Ce n'est pas un cas isolé. Un autre dossier très médiatisé, celui de Brandon Rodrigues Sena, alias El Capo, a mis en lumière ce problème. Dans cette affaire, le Guyanais était arrivé à Maurice en mai 2025 pour un séjour touristique de courte durée et n'avait pas quitté le pays à l'expiration de son visa, devenant ainsi en situation irrégulière avant d'être arrêté pour trafic de drogue et autres délits.

Dans le cas de Beltrami Bolzano Kemayou, le Bureau de l'immigration n'a pas répondu à nos demandes de commentaires au moment de la publication, malgré plusieurs tentatives de contact. La police, elle, continue son enquête tant sur les circonstances exactes du drame que sur la situation administrative du suspect.

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