L'exode des cerveaux est souvent présenté comme un mal spécifiquement africain. Cette lecture est incomplète. La mobilité internationale des talents est aujourd'hui un phénomène mondial, qui touche toutes les régions et tous les secteurs. Les idées, les compétences et les hommes circulent dans un espace globalisé, structuré par des écarts de rémunération, d'infrastructures, de reconnaissance et d'opportunités.
Les pays occidentaux eux-mêmes ne sont pas épargnés. L'Europe, et la France en particulier, voient une partie de leurs élites scientifiques et académiques rejoindre les États-Unis, attirées par des écosystèmes plus compétitifs. Combien de prix Nobel français exercent réellement, à plein temps, dans les universités françaises ? La question mérite d'être posée sans faux-semblants.
En Afrique, cette dynamique présente toutefois une singularité majeure : la fuite des cerveaux vers l'extérieur du continent est de loin plus préoccupante que la mobilité des talents à l'intérieur de l'Afrique elle-même.
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La circulation intra-africaine des compétences, lorsqu'elle existe, contribue au contraire à la constitution de pôles régionaux de savoir, à l'intégration scientifique et à la mutualisation des capacités. Elle devrait être encouragée. À l'inverse, la sortie durable des talents africains vers les pays développés prive le continent d'un capital humain rare, longuement formé et difficilement remplaçable.
La question fondamentale n'est donc pas celle d'une Afrique en mouvement, mais celle d'une Afrique qui se dégarnit progressivement de ses élites au profit des pays développés. Le véritable enjeu n'est pas de savoir si les talents africains doivent circuler, mais comment éviter que cette circulation ne se traduise par une perte nette, durable et asymétrique pour le continent.
Le problème n'est pas la mobilité en tant que telle. Le talent, lorsqu'il est rare et recherché, échappe naturellement aux frontières. Aucune politique nationale ne permet de retenir durablement des compétences d'exception. Le marché mondial des talents est une réalité, et les trajectoires individuelles obéissent à des logiques internationales largement irréversibles.
La difficulté centrale réside dans l'absence de dispositifs structurés permettant à l'Afrique de rester connectée à ses talents une fois ceux-ci installés à l'étranger. Dans les secteurs intellectuels, scientifiques et académiques, il existe encore trop peu de mécanismes organisés de coproduction du savoir, de retour de valeur ou de coopération institutionnelle durable. Il n'est ni juste ni soutenable que de brillants intellectuels, formés pendant de longues années grâce à des bourses financées par les pays et les institutions du Sud, soient durablement absorbés ailleurs sans que des liens structurés ne soient maintenus avec leurs espaces d'origine.
Faute de pouvoir retenir durablement ces talents, la question centrale devient alors : que pouvons-nous concrètement envisager pour transformer cette perte apparente en coopération structurée et mutuellement bénéfique ?
Plusieurs pistes, réalistes et immédiatement actionnables, peuvent être explorées.
D'abord, la signature de protocoles de collaboration entre les universités et institutions de recherche africaines et celles des pays d'accueil, autour de projets de recherche conjoints, d'échanges d'enseignants-chercheurs et de mobilités scientifiques organisées.
Ensuite, la mise en place de programmes croisés d'accueil de doctorants, dans les deux sens, afin de favoriser la co-formation, la co-direction de thèses et l'ancrage institutionnel durable des jeunes chercheurs.
Troisièmement, l'élaboration de programmes communs de recherche sur des thématiques d'intérêt partagé -- agriculture, climat, santé, sécurité alimentaire, transition énergétique -- domaines dans lesquels l'Afrique est à la fois concernée et porteuse de solutions.
Quatrièmement, une stratégie concertée de mobilisation des financements, associant institutions africaines et partenaires du Nord, afin d'accéder conjointement aux fonds internationaux de recherche et d'enseignement supérieur, aujourd'hui encore trop souvent captés de manière asymétrique.
Cinquièmement, la création de laboratoires communs de recherche, physiquement implantés en Afrique ou organisés en réseau, permettant de structurer des pôles de compétence visibles, attractifs et durables sur le continent.
Enfin, une participation conjointe à l'évaluation des programmes de recherche et des institutions, afin de renforcer la qualité scientifique, la redevabilité et l'alignement des travaux sur les priorités de développement africaines.
Ces instruments ne prétendent pas inverser à eux seuls la dynamique de la fuite des cerveaux. Ils offrent toutefois une voie pragmatique pour passer d'une perte sèche à une circulation organisée du savoir, dans laquelle l'Afrique cesse d'être un simple réservoir de talents pour devenir un partenaire scientifique à part entière.
L'exode des cerveaux n'est donc pas un drame africain isolé. C'est une question mondiale. Mais pour l'Afrique, elle constitue une urgence stratégique. À défaut de pouvoir empêcher la mobilité des talents, il est temps d'en organiser intelligemment les retombées, au service du développement, de la souveraineté scientifique et de la dignité du continent.
Chercheur, spécialiste des politiques et stratégies agricoles
Pluri-académicien des sciences agricoles
Ancien ministre de l'Agriculture du Sénégal