Centrafrique: La milice AAKG, premier défi du troisième mandat du président Touadéra

En République centrafricaine, le président Touadéra, qui vient d'être proclamé vainqueur de l'élection présidentielle lundi 5 janvier au soir, doit faire face à la menace de cette milice du sud-est du pays. Formée par Wagner, elle est entrée en rébellion contre le pouvoir de Bangui.

À peine réélu, Faustin Archange Touadéra débute son troisième mandat avec une source d'inquiétude. Si la situation sécuritaire n'a plus rien à voir avec celle que connaissait le pays lors de son arrivée au pouvoir en 2016 - le territoire était alors presque totalement contrôlé par les groupes armés au sortir de la guerre civile -, la préfecture du Haut-Mbomou, dans le sud-est de la Centrafrique, est en proie depuis le 28 décembre, jour des élections générales, à de violents combats qui opposent les forces gouvernementales à la milice Azandé Ani Kpi Gbè (AAKG), un groupe d'autodéfense de la communauté zandé formé par Wagner puis entré en rébellion contre le pouvoir de Bangui. Bien qu'aucun bilan officiel ne soit encore disponible, ces affrontements ont probablement causé des dizaines de morts et des milliers de déplacés.

Comme chaque nuit depuis le début de l'année, des tirs ont retenti dans la ville de Zémio, ce mardi 6 janvier 2026. La population, terrorisée, a trouvé refuge dans l'enceinte de la mission catholique qui prend des allures de camp de déplacés. Ou à l'hôpital, gardé par la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca), hors service depuis qu'il a été la cible d'une attaque, deux jours plus tôt.

« Ils sont environ 2 000 », confie une source religieuse, « ce sont ceux qui n'ont pas encore franchi la frontière pour rejoindre les milliers de personnes déjà réfugiées en République démocratique du Congo (RDC). »

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Les autorités locales sont, quant à elles, hébergées par les Casques bleus de la Minusca depuis le 28 décembre. Ce jour, les AAKG, appuyés par des éléments venus du Soudan du Sud où ils disposent d'importants soutiens, ont lancé une offensive sur la ville frontalière de Bambouti, empêchant la tenue du scrutin et kidnappant la sous-préfète Koumba Ndiaye, ainsi qu'un gendarme et un agent électoral, ce dernier ayant été exécuté depuis. Environ 2 500 personnes, soit l'essentiel de la population de Bambouti, ont trouvé refuge de l'autre côté de la frontière selon l'ONU.

« Le choix de cette date n'est pas un hasard », explique Fulbert Ngodji, chercheur à l'International Crisis Group et auteur d'un rapport très fouillé sur les AAKG, « en s'attaquant aux symboles de l'État, la milice réalise une démonstration de force et entame probablement son passage d'une milice aux revendications ethniques vers un groupe rebelle opposé au gouvernement. »

En gros, les revendications sont communautaires. I s'agit de protéger les Zandé contre tout ce qui peut représenter une menace contre eux. Donc la milice a continué de dénoncer le fait que le gouvernement n'a pas tenu ses engagements. Que le gouvernement ait emprisonné ses chefs. Il y aussi ces revendications là qui expliquent les mécontentements et la colère de la milice sur le terrain. En plus, je crois qu'elle dénonce aussi la violence des partenaires russes qui s'attaqueraient à tout Zandé en les assimilant, à tort ou à raison, à des miliciens.

Car les AAKG n'ont pas toujours combattu le pouvoir de Bangui. Il s'agit, à l'origine, d'un mouvement d'autodéfense de la communauté zandé. Présente au Soudan du Sud ainsi qu'en RDC, il s'agit de l'ethnie majoritaire dans le Haut-Mbomou, une région périphérique située à plus de 1 300 km de la capitale centrafricaine et délaissée par l'État qui ne parvient pas à protéger sa population des groupes armés prédateurs. Au cours des 30 dernières années, le Haut-Mbomou a successivement été martyrisé par les transhumants en armes, l'Armée de résistance du Seigneur (LRA) de Joseph Kony, la Séléka puis l'Unité pour la paix en Centrafrique (UPC) d'Ali Darassa, à dominante peule.

En 2023, les groupes d'autodéfense zandé, formés en réaction aux exactions de l'UPC, s'unissent sous le nom Azandé Ani Kpi Gbè (AAKG), qui signifie littéralement « trop de Zandé sont morts ». Ils parviennent à chasser l'UPC de Bambouti mais sont accusés d'associer l'ensemble des musulmans aux rebelles et d'exactions contre les civils.

Les « Wagner zandé »

Ils attirent l'attention des autorités l'année suivante, alors que le gouvernement tente de reprendre l'Est aux mains de l'UPC. Après une visite du ministre de la Défense accompagné par Dimitri Sytyi, cadre de Wagner en RCA, 200 membres d'AAKG sont recrutés, armés puis formés sommairement par les mercenaires russes, 45 jours avant d'être intégrés dans les rangs de l'armée régulière sous commandement russe.

Ils se font alors appeler « Wagner Ti Azandé », les « Wagner zandé » et remportent une série de succès militaires contre l'UPC. Mais les miliciens, peu perméables à la discipline militaire, se heurtent à leurs instructeurs russes qu'ils accusent de les envoyer en première ligne et de ne pas tenir leurs promesses de paiement.

Rapidement hors de contrôle, ils retournent leurs armes contre leurs frères d'armes de l'armée régulière, leurs formateurs et les populations locales, en particulier musulmanes ou peules, causant la mort d'au moins 200 personnes, en majorité des civils, mais aussi des membres des Forces armées centrafricaines (Faca), des Russes et un casque bleu.

Viols, pillages, extorsion, kidnappings... Les AAKG finissent par adopter les méthodes des groupes armés qu'ils combattaient autrefois. Au printemps 2025, la rupture est consommée lorsque les autorités de Bangui signent un accord de paix avec leurs ennemis jurés de l'UPC, vécu par les AAKG comme une trahison.

Leur processus d'intégration dans l'armée régulière est suspendu mais une partie des miliciens refusent de rendre les armes et prennent le maquis. Les incidents se multiplient pour atteindre leur point d'orgue en ce fameux dimanche de vote.

Tout comme leur organisation interne, les revendications des AAKG demeurent peu claires. Les connaisseurs de la milice en ont identifié quelques-uns, parmi lesquels la reprise de leur intégration dans l'armée, le paiement des sommes qui leur sont dues, la libération de leurs chefs emprisonnés, le départ des Russes du Haut Mbomou...

Il faut que les miliciens arrêtent ce carnage qui touche la population civile. Il faut aussi, du côté du gouvernement comme des AAKG, qu'il y ait un terrain d'écoute, de dialogue. C'est toute une région qui a été délaissée par l'État. Il y a eu les rebelles de la LRA de Joseph Kony il y a une quinzaine d'années, après la Séléka, l'UPC... Maintenant c'est ça. Donc il y a vraiment un besoin de développement dans cette zone qui est pratiquement abandonnée. Il n'y a pas de route, pas d'infrastructure.

Monseigneur Aurelio Gazzera, évêque de Bangassou

Les autorités se retrouvent face au « monstre qu'elles ont elles-mêmes créé », juge le chercheur Fulbert Ngodji, qui alerte sur la montée des tensions intercommunautaires, voire interreligieuses, comme un écho aux heures les plus sombres de la guerre civile. Selon son rapport, lors des formations militaires, les Russes désignaient les combattants peuls de l'UPC comme des « envahisseurs » et des « mercenaires étrangers ».

Face au risque d'escalade et d'internationalisation du conflit, les autorités religieuses appellent au calme : « Les miliciens doivent arrêter le carnage », s'alarme l'évêque de Bangassou, monseigneur Aurelio Gazzera, « les autorités doivent les écouter et dialoguer. Mais plus important encore, il leur faut développer cette région qu'ils ont oubliée depuis tant d'années et qui n'a toujours pas de routes ni d'infrastructures ».

« Entre la milice qui prétend les défendre et les forces loyalistes qui les assimilent aux rebelles, les habitants du Haut-Mbomou sont pris en étau », conclut le prélat qui alerte sur un risque d'« embrasement » du Sud-Est centrafricain.

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