Ile Maurice: Pour que l'ordinateur n'accapare pas nos valeurs

Presque tous les pays du monde, quelles que soient leurs étendues géographiques, leurs histoires et traditions, leurs constitutions politiques et situations économiques, et leurs contributions au patrimoine culturel, artistique, littéraire et philosophique mondial, ont eu recours - à un certain degré - au développement scientifique pour leur progrès et le mieux-être de leurs populations et, de plus en plus depuis la deuxième moitié du 20e siècle, à la technologie numérique pour être en conformité avec le modernisme. Il est possible que seules les peuplades du fin fond de l'Amazonie, des forêts noires de l'Afrique et du désert de l'Asie fassent exception.

Naturellement, ces pays ne peuvent ignorer ou être insensibles aux progrès réalisés dans le domaine médical (vaccins, spécialités pharmaceutiques), la production alimentaire, la communication (radio, TV, téléphone, cinéma, satellite), le transport, l'invention des appareils ménagers et de transmission, la fabrication d'armes, etc. Tout cela, en utilisant des moyens inconnus auparavant et des formes d'énergie disponibles. Et ceci, grâce aux recherches, à la détermination et à l'intelligence de ceux motivés par un humanisme rationnel pour améliorer l'existence de tout un chacun et ainsi perpétuer la présente civilisation.

Ces développements multifonctionnels, tous azimuts, ont pris une envergure universelle et ont installé l'humanité entière sous un nouveau chapiteau dénommé modernité, sous lequel (surtout depuis le 21e siècle) logiciels, ordinateurs, internet, software, intelligence artificielle dominent le spectacle. Ces inventions sont si populaires, si appréciées et adoptées que des techniciens dans le domaine numérique, inquiets de l'abus dans l'usage qu'on en fait, anticipent l'impensable.

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En effet, en rapport avec l'usage exagéré, surtout par les jeunes, des logiciels désormais partie intégrante de nos mœurs, des analystes didactiques se posant en prophètes du dieu ordinateur et prédisant les progrès à venir dans ce secteur déduisent que «notre époque sera rendue primitive» et s'inquiètent de l'effet «auto-extermination de l'humanité» (cités par Douglas Hofstadter - Prix Pulitzer - 1979).

Pour ainsi dire, tout ce qui est prémoderne en technologie devient vieux jeu. D'une part, l'attitude ultramoderne ainsi maintenue mènera possiblement à un rejet ou un désastre culturel d'évidence déplorable pour l'évolution de la vie telle qu'elle fut conçue par nos aînés et telle qu'elle a progressé au cours de l'histoire.

Les gens, surtout les jeunes pris dans cet engrenage de modernité technologique, n'y voient que le bien immédiat sans se rendre compte du potentiel nuisible et du mal latent. Pour mémoire : le couteau, le feu, le revolver, l'avion, la dynamite, le nucléaire et même la photographie sont virtuellement des inventions à double tranchant. Tout dépend donc de l'utilisateur, de son intention et de son objectif.

Menace pour le contrôle humain

D'autre part, c'est surprenant qu'aucune invention numérique n'ait jusqu'à présent touché ou débouché sur les attributs fonctionnels de l'âme ou du destin, bien qu'elle ait débordé, en maintes occasions, sur ceux de certains organes humains, plus précisément le cerveau. «Je sais qu'aucune pensée à la Kasparov n'a lieu lorsque Deep Blue met en route son fabuleux moteur de recherche et qu'il explore 50 milliards de coups possibles avant d'en choisir un.» (D. Hofstadter). 50 milliards !!! C'est inouï ! Et dire que Burroughs 220 de Stanford University faisait (ou ne faisait que) au temps de sa renommée 10 000 additions par seconde.

C'est peut-être parce que les ingénieurs en électronique sont conscients que l'âme est bien au-dessus des capacités des appareils numériques, malgré leurs prouesses dans des domaines courants, populaires et utiles quand même à l'humain. Mais il existe un risque (qui peut surgir dans le futur) : que l'usager lui-même, emporté par les facilités d'accès à tout ce qui est matériel et visible, s'éloigne de sa spiritualité et se vante d'être passé de l'archaïsme religieux à l'âge moderne.

Et là me vient à l'esprit la déclaration de Kasparov après sa victoire sur Deep Blue : «... Mais il y a une frontière qu'ils (les ordinateurs) ne doivent pas dépasser. Cela menacerait le contrôle humain...» Justement, devant cette menace, il incombe à l'humain de défendre son esprit et son entité supra numérique, c'est à dire sa dignité d'homme. Qu'est-ce qui compose cette dignité sinon son corps, son essence, son moral, son sens des valeurs, son indépendance d'esprit, son intellect, son libre choix et... sa croyance ?

Pour s'assurer contre le risque dont il est question plus haut, il faut protéger les usagers - surtout les jeunes - qui, en dépit de leur intelligence, leur assiduité et leur témérité, ont besoin d'un soutien, de bouées de sauvetage pour qu'ils ne se noient pas dans l'impondérable et l'irréversible.

Assurément, grâce à leur perception et leur susceptibilité d'ados, ils savent par induction et observation que les ordinateurs n'ont aucun pouvoir de créativité, ni de sens de l'esthétique ni d'être même capables de simuler l'émotion ou la sensation, bien qu'ils créent souvent ces sentiments chez eux, et ceci différemment de (a) la lettre d'amour d'Héloïse, (b) la profession de foi de T. d'Avila, (c) la Toccata de Bach, (d) un poème de Gray... etc., qui expriment l'âme et l'état émotionnel de leurs auteurs et que ressent intimement le lecteur ou l'auditeur grâce aux prothèses mémorielles (c.-à-d. l'écriture, l'imprimerie, l'enregistrement sur disque) qui datent de bien avant le numérique. De même, un verset lu directement du Livre en main produit une sensation plus profonde, interne que sur un mobile. Sur un mobile, toutes expressions du beau perdent leur émotivité.

Une parenthèse : de fait, on peut mouvoir le mécanisme d'un instrument et non l'émouvoir, car l'émotion est un trait particulièrement humain et la sensation affective est plus forte quand elle est partagée suite à un drame ou un exploit personnel ou national. Je suis d'avis qu'elle, renforcée par la superposition de la mémoire et la transmission, a été subtilement, parmi d'autres moyens, le droit fil des concordes, et a largement contribué à caractériser des peuples et à les aider à s'organiser pour le meilleur.

Par ailleurs, verra-t-on un jour un ordinateur énoncer des beautés telles que «A thing of beauty is a joy for ever» (Keats) ou «Poète, prends ton luth ; c'est moi ton immortelle/Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieuse» (Musset), ou encore «De jamais voir, Seigneur ! l'été sans fleurs merveilles/La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles/La maison sans enfants !» (Hugo). De tels élans du coeur (comme ceux cités plus haut) sont des réflexes intrinsèques à l'homme. Un charme s'établit automatiquement entre l'homme et ce qu'il regarde, entend, admire et ressent de beau.

Inconcevable qu'une muse s'adresse à un ordinateur ou que celui-ci fasse une prière au Seigneur. Une réaction ou une réciprocité inexistante chez l'ordinateur. On a seulement industrialisé la mémoire, qui est devenue un médium important dans la technologie numérique, possiblement faute de pouvoir la sentimentaliser.

Conclusion : Si l'ordinateur a des pouvoirs surhumains dans certains domaines, ils restent subordonnés aux commandements de l'homme dans ses activités. C'est un subalterne soumis à l'autorité de l'homme, tout comme beaucoup d'hommes le sont à l'autorité suprême. Alors n'en faisons pas un omnipotent.

Alors, que faire face à l'invasion des ordinateurs pour que notre pays préserve sa personnalité historique, ses entités culturelles et cultuelles, ses attaches d'origine avec la nature, toujours solidaire dans son évolution ? Cela importe beaucoup d'y porter une attention neuve afin de limiter les dégâts de l'abus des logiciels en identifiant leur double face par des techniques parallèles. Par dégâts, je veux dire du tort causé à l'âme, à la mentalité et spécialement, à la déshumanisation du jeune Mauricien. Il faut tout faire pour éviter que notre cerveau biologique devienne un cerveau électronique ou soit sous le joug du numérique.

Une humble suggestion : pour ce faire, que se constitue une organisation non gouvernementale comprenant des psychologues, sociologues, historiens, médecins, religieux et ingénieurs en électronique, c.-à-d. des bénévoles, volontaires, grandement dévoués, qui ont le service et l'amour du pays comme passion, avec pour mission de guider, de conseiller et d'avertir les usagers du contrecoup néfaste de l'invasion numérique à venir, particulièrement les jeunes - l'avenir de l'île Maurice.

Espérons qu'un des social workers mentionnés plus haut en prenne l'initiative ! Merci mille fois à l'initiateur. Peut-être bien que cette démarche minimisera ou amoindrira les effets secondaires destructifs.

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