Ali Afilal s'est éteint à Paris le 3 janvier courant, à l'âge de 91 ans. Avec sa disparition, la littérature marocaine de l'émigration perd l'une de ses voix les plus authentiques, les plus constantes et les plus courageuses. Ecrivain autodidacte, romancier du réel vécu, Ali Afilal laisse derrière lui une œuvre dense et singulière, profondément enracinée dans l'expérience humaine de l'exil. Ali Afilal n'est plus, mais ses mots continuent de parler pour lui et pour tous les exilés
Né sans avoir eu accès à l'école, Ali Afilal a conquis la lecture et l'écriture par un effort personnel hors du commun. Il est l'exemple même de l'écrivain « fait par la vie », forgé par le travail, la migration, la solitude et l'observation attentive des autres. Coiffeur de métier pendant de longues années à Paris, il a transformé son salon en un véritable observatoire social, où se croisaient destins d'hommes et de femmes marqués par l'exil. De cette proximité quotidienne avec les immigrés est née une œuvre littéraire rare par sa sincérité et sa profondeur.
Ali Afilal est avant tout le romancier de l'émigration marocaine. Sur les 32 ouvrages qu'il a publiés - romans et recueils de nouvelles -, une large majorité est consacrée à ce thème. Il n'a pas écrit l'émigration comme un décor, mais comme une expérience existentielle totale : la rupture avec le pays natal, la dureté du travail, la précarité, l'isolement, la nostalgie, mais aussi les illusions, les espoirs déçus et le mythe du retour. Chez lui, l'exil n'est jamais idéalisé ; il est vécu de l'intérieur, dans sa vérité la plus nue.
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Son œuvre se distingue par son attachement au quotidien, à la souffrance silencieuse des anonymes, à ceux que la grande histoire oublie. Ses personnages ne sont ni des héros ni des figures abstraites : ce sont des hommes et des femmes ordinaires, broyés entre deux mondes, suspendus entre un pays d'accueil qui ne les reconnaît jamais totalement et un pays d'origine qui change jusqu'à devenir étranger. A travers eux, Ali Afilal a donné une voix à toute une génération d'immigrés, en particulier celle des pionniers, venus seuls, pauvres et pleins d'espoir.
Malgré la reconnaissance dont il a bénéficié à l'étranger - traductions de ses œuvres, études universitaires aux Etats-Unis et en Algérie, distinction Royale au Maroc -, Ali Afilal est longtemps resté marginalisé par une partie du champ littéraire marocain. Son statut d'immigré et son métier de coiffeur ont souvent pesé plus lourd que la valeur de ses textes. Il en était conscient, mais n'en a jamais fait une amertume stérile. Il opposait à l'indifférence une discipline d'écriture exemplaire et une fidélité absolue à sa vision.
Son style, sobre et direct, oscille entre réalisme social et profondeur humaine, parfois traversé par le recours au patrimoine populaire et à l'imaginaire collectif, comme dans certains de ses romans inspirés des croyances et mythes marocains. Cette diversité témoigne d'un écrivain libre, qui n'a jamais enfermé son écriture dans un seul registre.
Ali Afilal fut un bâtisseur silencieux. Il a écrit sans tapage, souvent à compte d'auteur, convaincu que le temps finirait par rendre justice aux œuvres sincères. Aujourd'hui, alors que sa voix s'est tue, ses livres demeurent comme une mémoire précieuse de l'émigration marocaine et de ses blessures invisibles.
En rendant hommage à Ali Afilal, c'est à toute une littérature de l'exil que l'on rend justice. Une littérature née loin des salons, écrite dans la marge, mais porteuse d'une vérité humaine universelle. Son œuvre restera comme un témoignage essentiel, un acte de dignité et de fidélité envers celles et ceux qui ont vécu l'exil dans le silence.
Ali Afilal n'est plus, mais ses mots continuent de parler pour luiet pour tous les exilés auxquels il a donné une voix.