Ile Maurice: Éradiquer les rats pour restaurer la vie et la mémoire des îles

L'éradication des rats sur quatre îles du nord-est de Peros Banhos, dans l'archipel des Chagos, constitue l'un des projets de restauration écologique les plus ambitieux jamais entrepris dans l'océan Indien. Porté par le Chagos Conservation Trust (CCT), ce programme s'inscrit dans une démarche de «rewilding» à long terme, baptisée Healthy Islands, Healthy Reefs, visant à réparer des écosystèmes fragilisés depuis des décennies par l'introduction d'espèces invasives.

Pour Jean François Nellan, membre du Chagos Conservation Trust et descendant chagossien, ce projet dépasse largement le cadre environnemental. Il touche à l'histoire, à la justice et à la relation profondément rompue entre un peuple et son territoire.

Introduits accidentellement sur de nombreuses îles tropicales, les rats ont un impact catastrophique sur les écosystèmes insulaires. Aux Chagos, ils s'attaquent aux oeufs et aux poussins des oiseaux marins, compromettant gravement la reproduction de ces espèces clés. Or, la recherche scientifique - dont une part importante menée précisément dans l'archipel des Chagos - démontre que les îles tropicales exemptes de rats présentent une biodiversité nettement plus riche et jouent un rôle crucial dans la résilience des écosystèmes marins face aux stress globaux, notamment le réchauffement des océans.

«Les oiseaux marins sont essentiels au bon fonctionnement des récifs coralliens et des chaînes alimentaires marines, notamment grâce aux nutriments qu'ils apportent par le guano», explique Jean François Nellan. Leur disparition progressive a donc des répercussions bien au-delà des terres émergées.

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Dégradation écologique marquée

Le projet concerne quatre îles situées dans le nord-est de Peros Banhos, sélectionnées selon des critères scientifiques précis. Ces îles présentent une dégradation écologique marquée, non seulement à cause des rats, mais aussi d'espèces végétales invasives comme les cocotiers introduits. Leur isolement relatif - notamment dans la chaîne allant des îles Coquillages vers l'est - offre toutefois une opportunité rare : celle de créer une longue chaîne d'îles durablement débarrassées de prédateurs invasifs.

Si l'opération réussit, elle permettra de constituer la plus longue succession d'îles sans prédateurs invasifs dans l'océan Indien, un précédent majeur en matière de conservation insulaire.

L'éradication repose sur des méthodes éprouvées à l'échelle mondiale. Un rodenticide est distribué de manière extrêmement précise, tous les cinq mètres carrés, à l'aide de drones, conformément aux standards internationaux en vigueur. En complément, des équipes spécialisées interviennent manuellement dans les zones sensibles - mangroves, secteurs à forte activité de crabes - afin d'assurer une couverture complète.

L'ensemble de l'opération est conduit sous autorisation officielle, dans le respect de normes éthiques strictes validées par les autorités compétentes. Parallèlement, une équipe scientifique recueille des données environnementales destinées à établir une base de référence pré-éradication, indispensable pour mesurer les bénéfices écologiques à venir.

À court terme, l'objectif est clair : mettre fin à la prédation des oeufs et des poussins d'oiseaux marins. À moyen et long terme, les retombées attendues sont considérables : augmentation du succès de nidification, restauration des chaînes trophiques, amélioration de la santé des récifs coralliens et des stocks de poissons et renforcement de la résilience des écosystèmes face aux effets du changement climatique. À terme, cette restauration pourrait même contribuer à sécuriser ces îles face à l'élévation du niveau de la mer, en renforçant leur intégrité écologique globale.

L'élimination des rats n'est toutefois qu'une première phase. Le Chagos Conservation Trust envisage déjà d'autres actions, notamment une gestion plus poussée de la végétation, afin de restaurer la biodiversité sur des îles profondément modifiées par l'activité humaine passée.

Ce travail s'appuie sur une coopération internationale étroite. Depuis les années 1970, les Chagos constituent un terrain majeur de recherche scientifique, soutenu par des programmes tels que l'Overseas Territories Environmental Programme, la Darwin Initiative ou encore le Bertarelli Programme in Marine Science. Cette expertise cumulée est aujourd'hui essentielle à la réussite d'un projet aussi complexe.

Pour Jean François Nellan, l'enjeu est aussi profondément symbolique. Le déplacement forcé des Chagossiens a rompu une relation ancestrale et durable entre une communauté et son environnement. «Protéger la biodiversité des Chagos, c'est aussi honorer les connaissances, les pratiques et les vies de ceux qui ont vécu en harmonie avec ces îles pendant des générations», souligne-t-il.

Son engagement personnel au sein du Chagos Conservation Trust s'inscrit dans cette vision : une conservation qui ne se limite pas à des interventions techniques, mais qui cherche à restaurer des liens - entre la terre, la mer et les peuples. «Les Chagos ne sont pas seulement un site écologique. C'est un foyer, une mémoire, et une responsabilité», affirme-t-il.

Dans cette perspective, l'éradication des rats devient bien plus qu'un projet environnemental : elle s'inscrit dans un processus de guérison écologique, culturelle et historique, pour l'un des écosystèmes les plus préservés de la planète.

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