Chef-lieu de sous-préfecture depuis 1972 et de département depuis 2009, la localité tarde encore à prendre toute sa place dans le train du développement de la Côte d'Ivoire.
Chef-lieu de département, Guéyo, ville carrefour aux confins des régions de la Nawa, du Gôh, du Gbôklè et à 260 kilomètres d'Abidjan, est mal en point. La localité que nous découvrons cette nuit tombante du 21 octobre 2025, ressemble plutôt à un gros village. Il est 20 heures tapantes lorsque le véhicule de reportage, un Pick-up 4X4, fait son entrée dans la ville, au détour d'une voie orpheline de lampadaires et parsemée de nids-de-poule.
Bref arrêt près d'un panneau faiblement éclairé par une ampoule domestique. Il y est marqué : "Hôpital général de Guéyo". « Je pense que nous sommes arrivés », lance le conducteur. A l'horizon, une constellation de points lumineux led offre, en plongée, une vue panoramique de la cité des "enfants de Guéi". A quelques encablures de la gare routière, nous posons pied dans un hôtel non étoilée. Une bâtisse relativement coquette, construite au bout d'une ruelle obstruée partiellement par une dizaine de gros camions sur cale.
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« Vous allez nous excuser, mais ici, on n'a pas d'eau dans les robinets. On remplit des seaux pour vous. Ne vous inquiétez pas, on a beaucoup de bidons. Ça va aller... Vous allez bien dormir. Nos chambres sont bien climatisées », rassure le gérant, un jeune homme aux cheveux crépus, vêtu d'un tee-shirt col roulé floqué d'un personnage de bande dessinée.
Une première nuit paisible, un sommeil profond, à la hauteur de la fatigue accumulée, et un réveil lourd, ce 22 octobre. La pluie, qui s'est abattue sur Guéyo, une partie de la nuit, a laissé place à un ciel dégagé. Duquel l'astre solaire, dans toute sa splendeur, darde ses rayons brulants sur la capitale du Gligbéyiri (une tribu godié).
Maisons précaires et jaunies par la poussière
La ville de Guéyo, que nous découvrons de jour, a presque tout d'un gros village. Érigée en chef-lieu de sous-préfecture en 1972, la localité, plus d'un demi-siècle plus tard, baigne encore dans les bas-fonds du sous-développement. Aucune voie bitumée. Des rues crevassées recouvertes de latérite s'enfoncent dans des quartiers faits de maisons, pour la plupart, précaires et jaunies par la poussière.
L'érection de la ville en chef-lieu de département en 2009 n'a rien changé. Guéyo semble n'avoir certainement pas aussi humé le parfum du développement qui embaume la Côte d'Ivoire. « Ici, on manque presque de tout. Il n'y a pas de goudron, pas de lampadaires dans les rues, pas d'eau dans les robinets, pas de commissariat, aucun établissement bancaire, même pas une microfinance », énumère avec déception Roland Djéblé.
Distante de 61 kilomètres de Gagnoa, 60 kilomètres de Lakota, 93 kilomètres de Sassandra et 69 kilomètres de Soubré, la ville de Guéyo jouit d'une position stratégique indéniable. Hélas ! La voie, dit-on, est pourtant dans son meilleur état depuis une quinzaine d'années. Mais il a fallu à notre équipe de reportage, plus de deux heures pour parcourir les 61 kilomètres reliant la cité du Gôh à la localité. Malgré le passage des machines, dont quelques traces sont encore visibles, le tronçon Gagnoa-Guéyo est loin d'être un trajet douillet.
De Bogrégnoa, l'un des premiers villages sur la bretelle non bitumée, à Brétihio, le dernier village, avant le chef-lieu de département, que d'escaliers, de crevasses, de pentes abruptes et de poussière. Quelques points de frayeur : le pont suranné et dépourvu de parapets sur la Davo à Valoua, la colline glissante de Guibouo, etc. « Ici, on a le sentiment de vivre dans un autre monde. Quand il pleut, la voie, très argileuse par endroits, devient très glissante. A la saison des pluies, ce sont les "Badjan" (anciens véhicules de transport de 22 places), les Kia (véhicules à benne dédiés au transport de marchandises et de produits agricoles : ndlr) et les motos seuls qui prennent le risque de circuler ici. Ça fait trop mal », a énergiquement décrié Simplice O., un habitant de Wanéwa, à notre brève escale dans le village.
Toutes les voies d'accès à Guéyo sont d'ailleurs des parcours jonchés d'écueils et d'inconfort. Les trajets menant à Niakoblognoa, sur l'axe de Lakota, ou à Ottawa sur l'axe Soubré ou encore à Bakadou, en partance pour Sassandra, sont des chemins de croix.
Pour Sylla Ousmane, délégué départemental du Haut conseil des transporteurs à Guéyo, la débrouillardise a pris le dessus sur l'activité formelle du transport. « Il n'y a pas de routes ici. On se débrouille en Badjan, mais c'est compliqué. Quand il pleut, on ne s'en sort pas », témoigne-t-il.
« Que l'État donne à Guéyo, ce que Guéyo donne à la Côte d'Ivoire »
Cette situation, explique Félix Blé Sailly, député sortant de Guéyo, est symptomatique de l'état général du département. « Guéyo est une ville enclavée. Et les solutions de reprofilage des voies ne règlent pas les problèmes de notre département. Parce que la région est fortement arrosée, et les routes se dégradent très rapidement et deviennent impraticables après les pluies », explique-t-il.
L'élu se dit encore plus dépité du calvaire de Guéyo, qui est un département très riche. « Nous sommes riches en cultures et pauvres en infrastructures. Hélas ! », soupire-t-il. Il n'y a pas de routes pour faire sortir les produits agricoles des campements et des villages.
Le phénomène des embourbements de véhicules qui obstruent les voies est récurrent dans la zone. « On est obligé d'attendre que les voies sèchent et que les camions embourbés soient enlevés avant de reprendre la route. Les produits pourrissent très souvent. Les producteurs et les commerçants enregistrent conséquemment de grosses pertes », rapporte, amer, Blé Sahi. Il dit attendre impatiemment le bitumage du tronçon Lakota-Guéyo, promis et annoncé depuis 2022. Ainsi que le bitumage des autres voies reliant Guéyo aux chefs-lieux de département voisins.
« La région de la Nawa est aujourd'hui la boucle du cacao. Mais Guéyo seule produit plus de 30 % du cacao qui provient de cette zone, qui a quatre départements », relève le député. Il souhaite surtout un "Plan Marshall" pour le département et plaide pour que l'État donne à Guéyo, ce que Guéyo donne à la Côte d'Ivoire.
29 milliards de FCfa pour alimenter tout le département en eau potable
En attendant d'avoir le bitume, la ville de Guéyo et tous les villages du département seront alimentés en eau potable dans les mois à venir. Un projet d'adduction du liquide précieux, d'un montant de 29 milliards de FCfa, est en cours. Les travaux sont bien avancés. Les châteaux, en finition, surplombent déjà les sites choisis (Guéyo, Djégnadou, Bodouyo, Wanewa et Sérihio). Les canalisations et la pose des tuyaux d'alimentation vont bon train.
Outre le département de Guéyo, ce vaste projet prend également en compte la sous-préfecture de Sérihio (Gagnoa) et quelques villages de la sous-préfecture d'Okrouyo (Soubré). Cet acte de développement et d'équipement infrastructurel, posé par le gouvernement, vient définitivement régler l'épineux problème d'accès à l'eau potable dans un département fortement arrosé qui, paradoxalement, n'a pas d'eau de robinet. « On nous a dit que le goudron arrive bientôt. L'eau est presque déjà là. J'ai espoir que Guéyo va bientôt rattraper son retard et prendre son envol », se réjouit d'avance un responsable du syndicat local des transporteurs.
L'axe Lakota - Guéyo bientôt en chantier
Autre projet d'envergure et porteur d'espoir, le bitumage de l'axe Lakota - Guéyo. Le chantier annoncé récemment permettra de désenclaver en particulier la ville de Guéyo. Sans pour autant soulager les populations rurales du département. La plupart des villages étant sur les axes de Gagnoa, Sassandra et Soubré.
Cité des extrêmes
Quand arrive la saison sèche, il y a de la poussière partout à Guéyo. Les toits des maisons deviennent rouges. L'air est lourd et presque irrespirable. Quand vient la saison des pluies, la boue prend le relais. Les rues argileuses deviennent impraticables. Les voitures s'embourbent. « Ici, c'est la ville des extrêmes », nous a tout de suite fait savoir, prolixe, Olivier Diomandé, le secrétaire général de la mairie de Guéyo. L'autorité municipale, qui nous a reçus à son bureau, a dépeint un tableau peu reluisant de ce chef-lieu de département.
« Beaucoup de produits agricoles sortent d'ici. Mais, paradoxalement, il n'y a rien. L'éclairage public est défaillant. L'eau courante, n'en parlons pas. J'utilise 20 bidons d'eau, deux fois dans la semaine. Tout le monde s'approvisionne en bidons. Il y a un robinet public où chacun se sert en payant quelque chose. Tout le monde se lave avec un seau », relate Olivier Diomandé avec résignation.
Le 3e adjoint au maire, Soumaïla Diallo, ne dit pas autre chose. Il admet que Guéyo manque du minimum. « Il n'y a aucune canalisation dans la ville pour évacuer les eaux. Il n'y a pas de dalots. Les promesses de bitume tardent à se concrétiser », relève-t-il. Avant d'ajouter que la difficulté d'alimentation de la ville en électricité est en partie due au vieillissement des transformateurs.
« La ville s'agrandit. Les transfos sont dépassés. Ils ne supportent plus les besoins des ménages en électricité et l'éclairage public », explique l'adjoint de la maire Noëlle Boni. Qui se dit convaincu que les problèmes de Guéyo connaîtront un début de fin quand le bitume atteindra la ville.