La décision de traduire deux anciens ministres du régime de Macky Sall, devant la Haute Cour de justice marque un moment particulier dans l'histoire judiciaire et politique récente du pays.
Ismaïla Madior Fall, ancien ministre de la Justice (septembre 2017- septembre 2022) , et A. Sophie Gladima, ex-ministre des Mines et de la Géologie, (avril 2019- septembre 2022), tous deux ayant exercé leurs fonctions sous la présidence de Macky Sall, devront répondre d'accusations pénales liées à l'exercice de leurs responsabilités ministérielles.
La Haute Cour de justice est compétente pour juger le président de la République et les membres du gouvernement pour des infractions commises dans l'exercice de leurs fonctions.
Sa composition largement parlementaire et l'absence de voie d'appel s en font une juridiction singulière, régulièrement critiquée pour son caractère à la fois politique et définitif. La mise en mouvement de la Haute Cour de justice réactive un débat ancien sur l'équilibre entre exigence de responsabilité politique et impératif de garanties judiciaires. Dans le cas présent, les charges ont été confirmées par la commission d'instruction, ouvrant formellement la voie à un procès dont la date reste à fixer.
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L'affaire Ismaïla Madior Fall , tentative de corruption présumée dans un marché public pénitentiaire
Ancien professeur de droit et figure du monde universitaire, Ismaïla Madior Fall a occupé le poste de ministre de la Justice de septembre 2017 à septembre 2022. Il est aujourd'hui poursuivi pour tentative de corruption, une infraction grave au regard des fonctions qu'il exerçait au moment des faits.
Selon les éléments retenus par l'instruction, l'ancien garde des Sceaux aurait sollicité, auprès d'un promoteur immobilier, la somme de 50 millions de francs CFA en contrepartie de l'attribution d'un marché public relatif à la construction d'un établissement pénitentiaire.
Ce projet s'inscrivait dans un programme plus large de modernisation de l'administration pénitentiaire, présenté alors, comme une priorité de la politique judiciaire.
L'accusation repose notamment sur des déclarations, des échanges documentés et des indices matériels jugés suffisants pour caractériser une tentative, même en l'absence de remise effective des fonds. Placé en détention provisoire avant d'être assigné à résidence sous bracelet électronique en mai 2025, l'ancien ministre a constamment nié les faits, dénonçant une lecture déformée de ses échanges et affirmant n'avoir jamais conditionné une décision administrative à un avantage financier.
Soupçons de complicité d'escroquerie sur des fonds publics pour A.Sophie Gladima
Ancienne ministre des Mines et de la Géologie, Aïssatou Sophie Gladima est pour sa part poursuivie pour complicité d'escroquerie sur les deniers publics, dans une affaire liée à la gestion de fonds destinés aux fonds Covid 19.
L'affaire porte sur une enveloppe de 73 millions de francs CFA, allouée dans le cadre d'un programme visant à construire un centre d'accompagnement pour des orpailleurs affectés par les conséquences économiques de la pandémie de Covid-19.
Selon l'accusation, les fonds auraient été décaissés sans que le projet ne voie le jour, et sans que les bénéficiaires initiaux n'aient pu en tirer le moindre avantage .
L'ancienne ministre est soupçonnée d'avoir facilité ou couvert des manoeuvres frauduleuses ayant conduit au détournement de ces ressources publiques. Incarcérée pendant plusieurs semaines, elle a été libérée en juillet 2025, tout en restant inculpée. Elle conteste fermement toute implication, affirmant que la gestion opérationnelle du projet ne relevait pas de son autorité et qu'aucune intention frauduleuse ne peut lui être imputée.
Ce dossier soulève la question récurrente de la responsabilité ministérielle dans des projets impliquant plusieurs niveaux administratifs. Jusqu'où un ministre est-il pénalement responsable des défaillances d'exécution de programmes publics ? Où commence la complicité et où s'arrête la responsabilité politique ?
Absence de recours et les craintes d'un procès inéquitable
L'une des particularités de la Haute Cour de justice, demeure l'absence de possibilité d'appel de ses décisions. Une fois le verdict rendu, aucune juridiction supérieure ne peut être saisie.
Cette caractéristique nourrit des inquiétudes, notamment au sein de l'opposition et de la société civile, qui y voient un risque d'atteinte au droit fondamental à un double degré de juridiction, reconnu par de nombreux instruments internationaux.
Les défenseurs de la Haute Cour invoquent, quant à eux, la nature exceptionnelle de la juridiction et la nécessité de prévenir l'impunité des plus hauts responsables de l'État. Ses détracteurs estiment qu'une réforme s'impose pour renforcer son indépendance et ses garanties procédurales.
Entre reddition des comptes et recomposition politique
Ces deux procédures s'inscrivent dans un contexte plus large de recomposition du paysage politique sénégalais, marqué par une demande sociale accrue de transparence et de justice.
Pour les partisans d'une rupture avec les pratiques du passé, ces poursuites illustrent la fin d'une forme d'immunité de fait dont auraient bénéficié certains responsables publics. Pour d'autres, elles soulèvent le risque d'une justice instrumentalisée dans un climat de règlement de comptes politiques.
À l'issue de ces procédures, c'est moins la condamnation ou l'acquittement qui fera date que la manière dont la justice aura été rendue. Si la responsabilité politique ne peut se substituer aux garanties judiciaires, la quête de justice ne peut, elle, se dispenser du respect scrupuleux des droits de la défense.